L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


BLOCH Lucien

Lucien Bloch est né le 28 juin 1908 à Haguenau (département du Bas-Rhin), alors Hagenau en territoire allemand annexé en 1871 (1).
Il est le fils d'Anna Strauss et de Léon (2) Bloch, représentant de commerce, son époux.
En septembre 1939, ses parents qui habitent au 10 rue des Bonnes gens à Strasbourg, sont évacués d’Alsace pour Bergerac, en Dordogne, au 13 rue Candillac, chez madame Rosenstein. Bergerac se situera en "zone libre".
Lucien Bloch, domicilié avant guerre à Strasbourg au 10 rue des Bonnes gens, habite à Bordeaux au moment de son arrestation, au 44 rue Mauville chez madame Laroche. Il a été embauché le 1er février 1939 comme maître d'hôtel à l'aéroport de Bordeaux-Mérignac (attestation du 31 décembre 1940).
Le 28 juin 1940, l'armée allemande entre dans Bordeaux, ville ouverte, et le 29 le gouvernement français quitte Bordeaux et part s'installer à Vichy. Les départements de la côte atlantique font partie de la zone occupée.  En juin 1941, le deuxième statut des Juifs est promulgué. Le 20 juillet 1941, Lucien écrit à ses parents : "suis sans travail. Ai envoyé un mandat de 500 F". Début août 1941, Lucien effectue un voyage à Paris pour chercher du travail. Il écrit à son père (le 4 août) :"Depuis quelques jours à Paris pour chercher du travail. Rencontré beaucoup d'Alsaciens bien installés. Vais faire des démarches pour rentrer en zone libre".
Selon son père et sa fiche au DAVCC (3), Lucien Bloch est arrêté le 22 septembre 1941 à 10 h 15 à Castillon-sur-Dordogne (aujourd'hui Castillon-la-Bataille en Gironde), pour avoir tenté de franchir la ligne de démarcation (le poste frontière qui sépare la zone occupée de la zone libre est situé sur le pont franchissant la Lidoire à Castillon). Il est condamné à 8 jours d’emprisonnement et une amende par le Haupptmann Kreiskommandant de Mérignac et est écroué à Libourne le 23 septembre. Il est libérable le 2 octobre 1941 à 10 h. Mais à cette date, il est interné au camp de Mérignac-Beau-Désert (4) selon sa fiche au DAVCC.
Son père multiplie les démarches pour obtenir des nouvelles de son fils, auprès du Kreiskommandant de Bordeaux en Schriftdeutsh (langue allemande), le 14 octobre, puis auprès du maire de Bordeaux le 23 octobre et le 1er novembre, en Schriftdeutsh à la Kreiskommandantur du fort du Hâ. Cette lettre lui est retournée avec « mention inconnu ». Le 4 novembre il écrit à M. Cohen grand Rabbin à Bordeaux pour lui demander un signe de vie « de notre malheureux fils ». Le 5 novembre à Pierre Pucheu, ministre secrétaire d’Etat à l’Intérieur pour lui demander un signe de vie « de notre seul et pauvre fils ». Le 6 novembre 1941, le chef du secrétariat particulier du Ministre de l’Intérieur écrit à Léonce Bloch « pas de sanction très sévère, détention et amende ».
Deux autres habitants de Bordeaux déportés à Auschwitz le 6 juillet 1942, Louis Abel et Robert Levillon, arrêtés pour motifs politiques (l’un Louis Abel pour aide au passage de la ligne de démarcation et l’autre Robert Levillon pour propos anti-allemands) furent eux aussi internés à Mérignac-Beau-Désert (et au Fort du Hâ), puis transférés à Compiègne mais à des dates différentes.
A la demande des autorités allemandes, Lucien Bloch est transféré au camp allemand de Royalieu à Compiègne (Front Stalag 122) en vue de sa déportation comme otage. Il arrive à Compiègne le 9 mai 42 où il reçoit le matricule « 5526 ». Il écrit à son père qu'il a retrouvé des Alsaciens. Il cite le nom de Sommer qui sera déporté avec lui
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
à Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Lorsqu'il a connaissance de son départ en déportation, il prépare une carte - lettre affranchie adressée à son père. Comme de très nombreux déportés du convoi, il jette sa carte sur le ballast depuis le train qui les emmène en déportation : ramassée et postée sans doute par un cheminot, le tampon de la poste est daté du 6 juillet 1942. Lire dans le blog Les lettres jetées du train par les déportés.
Carte-lettre jetée le 6 juillet 1942, cachet de la poste

Lettre du train
On y lit : "Je pars en déportation en Allemagne. Penserai toujours à vous et bon courage et le moral est bon. Lucien". Il a ajouté : "merci pour la personne qui trouvera ce mot". 
Lucien Bloch est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Le 8 juillet 1942, Lucien Bloch est immatriculé à Auchwitz : sur la liste du convoi que j'ai  reconstituée, composée de 4 listes alphabétiques, il existe trois possibilités. Soit le matricule « 45 258 » (première liste des otages politiques), soit le « 46 220 » (deuxième liste des otages politiques). Sur la liste des 50 Juifs du convoi déportés en tant que tels, les seuls numéros non identifiés dans les « B », le placeraient après Chaim Blumenfeld. Toutefois une mauvaise transcription de son nom reste possible. Voir dans le blog la Liste des déportés juifs du convoi
Dessin de Franz Reisz, 1946
Son matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard.
Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale". Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal.  Ils sont interrogés sur leurs professions le 13 juillet : les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et sont ramenés à Auschwitz I (approximativement la moitié), les autres restent à Birkenau où ils sont employés pour le terrassement et le montage des baraques.
En mars 1943, il écrit à son père par l'intermédiaire de l'UGIF(5).  Son acte de décès transmis à Strasbourg en 1947 porte la mention « décédé à Auschwitz-Birkenau » en octobre 1944. Toutefois selon le témoignage effectué devant notaire par un ancien déporté d'Auschwitz, Jean Scheller, mécanicien à Wolfisheim, qui l'a bien connu dans l'un des camps d'Auschwitz (Birkenau-Ost est-il écrit) à l'été 1943 et 1944, Lucien Bloch est transféré depuis Auschwitz avec un groupe de 180 déportés en octobre 1944 pour une destination inconnue... Jean Scheller ajoute : « et les gardiens ont déclaré que toutes ces personnes ont été assassinées » (Umgelect). La date du certificat de décès de 1947 correspondrait alors à la date de ce départ. Lire dans le blog : Les 45000 pris dans le chaos des évacuations (janvier-mai 1945) et Itinéraires des survivants du convoi à partir d'Auschwitz (1944-1945). Sur sa fiche de renseignements de « non rentré » au Ministère des Anciens Combattants (dossier au DAVCC) datée de mai 1947 est portée la mention « déporté politique et racial ». Toutefois, concernant la deuxième mention, elle n'est pas avérée : en effet, selon les recherches effectuées auprès du ministère des ACVG en octobre 1947 par l'UNC (Union des combattants des deux guerres) à laquelle le père de Lucien Bloch est adhérent, la préfecture de police répond que Lucien Bloch est « inconnu au service des affaires israëlites », ce qui aurait dû être le cas en cas de déportation raciale, et mentionne une déportation en Allemagne "depuis Compiègne le 7 août 1942". Si cette date est certainement erronée (aucun convoi n'est parti de Compiègne en 1942 après celui du 6 juillet 1942), il convient de noter que les 43 convois raciaux à destination d'Auschwitz de l'année 1942 partent depuis Drancy, Beaune-la Rolande et Pithiviers, après le dernier convoi parti de Compiègne le 5 juin 1942 et qu'aucun départ n'a lieu le 7 août.
  • Note 1 : Bezirkspraesidium des Unter-Elsass qui correspond à la Préfecture du Bas-Rhin.
  • Note 2 : Léo est le prénom porté en Schriftdeutsh sur le registre d'état civil d'Hagenau en 1908. C'est le prénom de Léon qui est inscrit dans un extrait de naissance envoyé à son père par la Mairie d'Haguenau le 7 mai 1947, et celui de Léonce dans une demande qu'il adresse au ministère des ACVG le 27 mai 1947. C'est également le prénom porté sur la carte du 6 juillet 1942 par son fils.
  • Note 3 : Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), ministère de la défense, Caen.
  • Note 4 : Le camp de Mérignac : à compter du 21 mars 1941, y sont transférés les prisonniers politiques arrêtés en application du décret relatif aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux, pour la défense nationale ou la sécurité publique.
  • Note 5 : l’UGIF, Union générale des Israélites de France est créée - à la suite d’une demande des autorités allemandes - par la loi française, le 29 novembre 1941, auprès du « commissariat aux questions juives ». « La mission de l'UGIF est d'assurer la représentation des Juifs auprès des pouvoirs publics, notamment pour les questions d'assistance, de prévoyance et de reclassement social. Tous les Juifs demeurant en France sont tenus d'y adhérer, les autres associations juives ayant été dissoutes et leurs biens donnés à l'UGIF ». (Wikipedia). Son rôle est très controversé. Aux deux extrêmes on lira les ouvrages de Maurice Rajsfus « Des Juifs dans la collaboration, L'U.G.I.F. 1941-1944, préface de Pierre Vidal-Naquet", EDI, 1980 et Asher Cohen « Persécutions et sauvetages, Juifs et Français sous l'occupation et sous Vichy » Ed. du Cerf 1993. 
Sources
  • Courriel de Mme Karen Taïeb (responsable du Service Archives du Mémorial de la Shoah) adressé à la Fondation pour la Mémoire de la Déportation à propos de Lucien Bloch.
  • Envoi de Mme Taieb de la photo de la carte-lettre de Compiègne et d'un récapitulatif des documents retrouvés dans le grenier de la famille Bloch à Strasbourg par la famille Scherrer qui les ont transmis au Mémorial de la Shoah.
  • Echange de courriels avec Arnaud Boulligny (responsable de l'équipe FMD Caen) : dossier "Mort en déportation" de Lucien Bloch conservé à Caen sous la cote 21 P 426.835.
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), ministère de la défense, Caen.
  • Etat civil en ligne du Bas-Rhin. 
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
Biographie provisoire rédigée en juillet et août 2016 par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages "Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005), et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) qui reproduit ma thèse de doctorat. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com * Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

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