L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Les « 45.000 » dans les « marches de la mort ».

L’évacuation de Mauthausen, récit de René Petitjean.

Carte des évacuations des 45.000.  © Claudine Cardon-Hamet
La dispersion des survivants du convoi du 6 juillet 1942, commencée en 1944, augmente au fil des mois, à mesure que se multiplient les évacuations des camps dans lesquels ils sont affectés. Comme pour la période précédente, l'éparpillement des survivants rend vaine toute tentative de reconstitution détaillée de leur histoire. Toutefois, leurs témoignages permettent de rendre compte de l'effroyable tragédie dans laquelle furent plongés les "45 000", à l'égal des autres déportés. Contrairement à ce qu'ils redoutaient, les détenus des camps de concentration ne furent pas tous exterminés à l'approche des armées libératrices. A partir de janvier 1945, les détenus valides furent conduits par les SS vers le centre de l'Allemagne. D'après plusieurs témoignages, Hitler aurait ordonné de liquider tous ceux qui ne pourraient être évacués afin qu'ils ne tombent pas entre les mains des Alliés. Bien souvent, ces transferts furent précédés par l'exécution totale ou partielle des malades et des plus faibles, et par celle d'un certain nombre de Juifs et de détenus considérés comme dangereux.
Ces évacuations furent, en outre, réalisées dans des conditions inhumaines qui entraînèrent une mortalité extrêmement élevée. Cela en raison du chaos dans lequel était plongé le Reich, de la précipitation dans laquelle elles s'effectuèrent et du mépris que les SS avaient toujours affiché pour la vie des détenus. L'historien allemand Martin Broszat estime que, dans les mois et les semaines qui précédèrent la fin de la guerre, au moins un tiers des quelque sept cent mille détenus enregistrés en janvier 1945 perdirent la vie du fait de ces évacuations. Lire dans le blog : Les évacuations : les 45000 pris dans le chaos des évacuations (janvier-mai 1945)

Claudine Cardon- Hamet
Le camp de Sachsenhausen

Le 21 avril 1945, le camp de Sachsenhausen est évacué en direction de la mer Baltique. Commence une terrible "Marche de la Mort" : 240 km vers l'Est. René Petitjean, et ses camarades, Henri Mathiaud (un clichois comme lui) et René Maquenhen, vont finalement se retrouver dans la région de Schwerin. Ce récit décrit les dix premiers jours de cette « marche de la mort » a été publié en 1946 dans le livre édité par l’Amicale d’Auschwitz, "Témoignages sur Auschwitz" (pages 33 à 38).

« C’est l’évacuation ! Des groupes de cinq cents à huit cents sont formés sur la grand-place, et notre groupe part sur les grandes routes d’Allemagne, à pied, avec une couverture. Nous marchons, les premiers jours, allégrement. Nous couchons dans les taillis, les bois, les fossés par tous les temps. Les nuits sont froides et détrempent nos couvertures ; nos couches par temps de pluie sont intenables. Lorsqu’on peut avoir des branchages et des feuilles, c’est mieux qu’à même le sol. Nous repartons souvent sans manger. Nous mangeons quelques feuilles d’arbres, tendres et vertes, mais les étapes sont longues, nous sommes harassés de fatigue. La faim oblige à chaparder des pommes de terre ou rutabagas lorsqu’on passe près de silos sur le bord de la route, des épis de blé ou de seigle dont nous extrairons les grains que nous ferons cuire à la halte prochaine. Mais, attention, les S.S. sont sans pitié, ils tirent sur les Häftlingen (déportés) que nous sommes.
Nous touchons cinq pommes de terre ce jour pour calmer notre faim. On parle beaucoup de colis de la Croix-Rouge qui est dans les parages et nous sommes harassés par la marche, mais il faut quand même aller. Les S.S., derrière notre colonne, nous poussent.
Les Russes sont derrière. Ils avancent vite, avec leurs motorisés. Beaucoup de camarades, à bout, abandonnent, se laissent glisser à terre, sur le bas côté de la route ; sans pitié, c’est le coup fatal. Fusillé à la mitraillette. Le revolver de l’officier claque derrière la nuque. Toutes les colonnes voient ce sort réservé aux faibles, aux malades, aux blessés. Des centaines, des milliers de corps jalonnent les routes, visages tuméfiés, contractés, dont le sang coule de la petite plaie. Les étapes successives de jour et même de nuit maintenant nous affaiblissent. Nous portons les malades, les blessés aux pieds ; nous nous secourons dans la limite de nos forces, malgré tout, des camarades français abandonnent cette marche forcée, désespérée, sachant comme elle se termine.
Nous traversons Newripen, Wittstock, et les Russes nous poursuivent. Les S.S. nous brutalisent à coups de crosse, à coups de poing. Il faut avancer vite ; nous venons de couvrir 45 kilomètres, et pas un arrêt. Les cadavres s’échelonnent, tout homme qui s’arrête, qui ne peut marcher, est un homme mort. Les silos de pommes de terre ont aussi leurs morts, ceux qui ne voulaient pas mourir de faim.
Enfin, un arrêt qui nous comble de joie ! Nous cantonnons dans une ferme. Nous allons pouvoir nous reposer sur un bon lit de paille, que je m’apprêtais à faire pour moi et mes amis, mais je suis arrêté par un S.S. qui me met un coup de poing en plein visage. Mon nez saigne et j’ai un œil au beurre noir ; ça ne fait rien.
Le commandant fait dire par le Dolmetscher (traducteur) : «  Vous n’avez pas eu à manger hier, ce soir vous aurez un kilo de pommes de terre chacun »  !
Un gîte et à manger ! C’est vraiment trop nous combler, nous autres bagnards. Chacun se pourlèche en préparant sa couche moelleuse et captivante. Que d’invectives pour faire reculer le voisin qui empiète le terrain. Il y a si peu de place pour tous. Hélas ! Que d’efforts superflus ! Un agent de liaison arrive en moto, tout poussiéreux et en sueur. Il est 9 heures du soir. Un commandement rauque s’élève : «  Antreten  » (rassemblement) ! Il faut partir, et vite… Les «  Rouskis  » sont là, tout près, à vingt kilomètres.
Adieu, lit et pommes de terre ! Et nous voilà de nouveau, cette fois, non plus sur la route, mais à travers chemins de terre, à travers champs, prés, bois, taillis, poussés, battus, mais avec cet ultime espoir qui nous réchauffe le cour. «  Ils  » sont là, derrière, «  Ils  » viennent, qu’« ils » viennent vite avant que d’autres ne tombent !
Nous allons plus lentement, simulons des efforts. On s’engueule entre nous : « Tu vas trop vite, hé, ballot ! ». « Ta gueule, toi, j’marche moins vite que toi ! »
Eux, ces messieurs les « Schleus », sont agités, nerveux, mauvais. Les voitures à bras que nous traînons ne vont pas assez vite à leur gré. Le commandant nous fait arrêter pour que chaque S.S. reprenne son sac sur le dos. Les voitures n’avancent pas plus vite. Doucement, les «  potes » sont derrière et il est minuit. C’est le 1er mai. On avance difficilement dans les trous et les bosses des champs par cette nuit noire, sans lune. On ne voit pas à 4 mètres devant soi. On marche par petits groupes de cinquante à quatre-vingts. Défense de parler.
Les jantes crissent dans les ornières. Les bras sont tendus, mais les forces « contraires ». Les voitures s’embourbent, nous n’avançons plus qu’à peine et un sourire inonde de joie notre visage ; mais un coup de crosse dans le visage nous rappelle à l’ordre, dent cassée, et ce maudit nez qui saigne encore. C’est une vache ! Mais « Ils » viennent, « Ils  » sont derrière, pas très loin, et les tirs s’opèrent devant nous, sur la gauche. On nous fait stopper. On revient sur nos pas. Les S.S. ne savent plus quoi faire, car des lueurs de flammes jaillissent des lance-flammes, sans doute encore loin. Les S.S. parlent entre eux. Nous essayons vainement de surprendre leurs dialogues. Nous voyons que toutes les colonnes s’arrêtent derrière nous. Les avions survolent au petit jour. Nous attendons dans un bois, près d’un pont de pierre du chemin de fer.
Après trois heures de repos, nous repartons. Le commandant de notre groupe ne sait plus quoi faire. Nous marchons toujours vers le nord ».

Ils voient deux camions de la Croix Rouge internationale qui leur donnent des vivres et des cigarettes et les informent qu'ils seront sans doute libérés la nuit : les Russes ne sont pas loin. Ils se réfugient la nuit du 2 au 3 mai dans les hangars du château de Traumark, où René Petitjean, René Maquenhen et Henri Mathiaud vont vivre ce que René Petitjean décrit comme "des moments rocambolesques".
La canonnade est proche. Les gardiens SS se sont enfuis pendant la nuit. Les Soviétiques qui les libèrent les installent au château de Traumark "le château est à vous dit le Russe, prenez ce dont vous avez besoin, aménagez une salle pour les malades, d'autres pour vous coucher. Vous avez en face vous 100 bêtes à tuer, plus que vous ne pourrez en manger (…)". C'est la "vie de château" comme l'écrit René Maquenhen. Certains succombent à ce brutal changement de régime, la "suralimentation" succédant sans transition à la famine Après quelques déboires à cause de chevaux, ils sont conduits le 10 mai par les Russes à la caserne "Adolf Hitler" à Schwerin. Le 12, ils sont remis aux troupes américaines. Le 27 mai, ils sont rapatriés, par le chemin de fer, via Bréda, Anvers et Bruxelles.


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