L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


SALE René, Maxime


Matricule « 46090 » à Auschwitz 

René Salé est né le 11 juillet 1917 à Wissous (Seine-et-Oise / Essonne). Il habite au 4 avenue de la République à Gentilly (Seine / Val-de-Marne) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Léa, Eugénie Gallier et de Maxime, Germain, Augustin Salé, chauffeur de taxi, son époux.
Machines comptables Sanders @ Delcampe
Ayant une formation mécanographe, il est embauché le 26 février 1934 comme ajusteur-mécanographe aux établissements Sanders, 48-50 rue Benoît Malon à Gentilly (Seine / Val-de-Marne). 
Cette usine fabrique des caisses enregistreuses (« machines comptables »), sous licence américaine (NCR). 
René Salé, juste derrière la pancarte de la section syndicale Sanders

René Salé et sa casquette
Il participe alors activement aux actions de la section syndicale CGT, particulièrement active (au point d’être citée à deux reprises par le « Populaire » en 1938, au moment des protestations contre les atteintes aux 40 heures et contre les décrets lois Daladier-Reynaud : 6 septembre 1938 et 18 novembre 1938). 
Le Populaire du 18 nov. 1938
Mobilisé en 1939, il participe, en Norvège occupée par l’Allemagne, à l'expédition de Narvik (première confrontation directe entre les allées - GB, France, Pologne - et les forces navales et terrestres allemandes), entre avril et juin 1940 (témoignage de Jean Gauthier qui est « consigné administratif » avec lui à la Santé).
Démobilisé, René Salé retrouve son travail chez Sanders.
Il rencontre Marguerite, Paulette Coquelin, âgée de 21 ans, une ouvrière native de Gentilly, qu’il épouse le 17 mai 1941. il a 24 ans. Le couple vit au domicile de celle-ci au 4 avenue de la République à Gentilly.
Avec l’occupation allemande, l’usine Sanders est devenue filiale d’un groupe franco-allemand (la National Gruppe) et travaille pour l'industrie de guerre allemande. Militant de la CGT clandestine, René Salé est arrêté le 11 février 1942 par des inspecteurs de la Brigade Spéciale des Renseignements généraux, en  même  temps que 12 autres camarades de travail, à la suite d’une grève d'un quart d'heure. Lire dans le blog : La grève de l'usine Sanders de Gentilly (9 février 1942).
Le motif inscrit sur sa fiche au BAVCC est « communiste ». René Salé est conduit à la Conciergerie le 12 février, puis « consigné administratif » à la Santé (en témoignent René Aondetto qui y est écroué depuis le 11 août 1941 et sera transféré avec lui et Jean Gauthier à Voves et Compiègne  Tous deux ont vu arriver « les 13 de la Sanders »). Ils y sont « entassés à 95, dans une salle d’environ 15 m2 dont les fenêtres donnent sur la place Dauphine » (13 avril 1942, lettre de Marceau Baudu).
Maintenu au Dépôt de la Préfecture de Paris plus de deux mois, René Salé va être interné administrativement au « Camp de séjour surveillé » de Voves (Eure-et-Loir), ouvert le 5 janvier 1942. Lire dans le blog : Le camp de Voves.
René Salé, dossier n°411.442 à Voves
Le 16  mars  1942,  à  5  h  50,  il  fait  partie  d’un  groupe  de  60  militants « détenus  par  les  Renseignements  généraux »  qui  est  transféré  de  la  permanence du Dépôt au camp de Voves (Eure-et-Loir), convoyé par les gendarmes de la 61ème brigade.
Il ne va rester dans ce camp que quelques jours. 
En effet, dans deux courriers en date des 6 et 9 mai 1942, le  chef de la Verwaltungsgruppe de  la Feldkommandantur d’Orléans envoie au Préfet de Chartres deux listes d’internés communistes du  camp  de  Voves « à transférer au camp d’internement de Compiègne » à la demande du Militärbefehlshabers Frankreich, le MBF, commandement militaire en France.
René Salé figure sur la première liste de 81 noms qui vont être transférés le 10 mai 1942 au camp allemand de  Compiègne. Le directeur du camp a fait supprimer toutes les permissions de visite « afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes  pris en charge par l’armée d’occupation ». La prise en charge par les gendarmes allemands s’est effectuée le 10 mai 1942 à 10 h 30 à la gare de Voves. Il poursuit « Cette ponction a produit chez les internés présents un gros effet moral, ces derniers ne cachent pas que tôt ou tard ce sera leur  tour. Toutefois il  est  à remarquer qu’ils  conservent  une énergie et une conviction extraordinaire en ce sens que demain la victoire sera pour eux ». Il indique également « ceux qui restèrent, se mirent à chanter la «Marseillaise» et la reprirent à trois reprises ». 
Sur les deux listes d’un total de cent neuf internés, arrivés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag  122)  les  10  et  22  juin  1942,  87 d’entre  eux seront déportés à Auschwitz. 
A Compiègne, le 20 juin, il annonce le proche départ "pour l'Allemagne" à son épouse.
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Depuis ce camp, René Salé va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
René Salé, immatriculé à Auschwitz le 8 juillet 1942
René Salé est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «46090» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (1) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz(3). 
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes - comme lui - dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. Compte-tenu de son métier d’ajusteur, il est ramené à Auschwitz I.
Entré au Block 20 à l’hôpital d’Auschwitz le 12 août pour une dysenterie, René Salé meurt le 15 août 1942, d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 1060 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau).  Ce certificat porte comme cause du décès vraisemblablement fictive « Herzschwäche bei Darmkatarrh » (crise cardiaque suite à gastroentérite). L’historienne polonaise Héléna Kubica explique comment les médecins du camp signaient en blanc des piles de certificats de décès avec «l’historique médicale et les causes fictives du décès de déportés tués par injection létale de phénol ou dans les chambres à gaz». Lire dans le blog : Des causes de décès fictives.
Ses camarades rescapés d’Auschwitz, Francis Joly (2) et Maurice Martin ont témoigné de sa mort dans cette période.
René Salé est déclaré « Mort pour la France » le 18 avril 1946 et homologué comme « Déporté politique ».
Un arrêté ministériel du 10 décembre 1997 paru au Journal Officiel du 18 avril 1998 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur son acte de naissance et jugement déclaratif de décès. Cet arrêté porte une date erronée : décédé le 15 septembre à Auschwitz (Pologne). Il serait souhaitable que le Ministère prenne en compte, par un nouvel arrêté, la date portée sur son certificat de décès de l’état civil d’Auschwitz, accessible depuis 1995 et consultable sur le site internet du © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau. Lire dans le blog l’article expliquant les différences de dates entre celle inscrite dans les «Death books» et celle portée sur l’acte décès de l’état civil français) Les dates de décès des "45000" à Auschwitz.
Après la libération le Comité d’épuration de l’usine Sanders est à l’origine d’un procès qui se termine par l’acquittement des deux membres de la direction auteurs de la dénonciation (audience du 10 mai 1946).
Cimetière communal de Gentilly
Le nom de René Salé figure sur la plaque commémorative apposée par le personnel de la Sanders dans le hall de l'usine Sanders, avant son transfert en 1961 à Massy (elle y devient « La Nationale » sous le sigle N.C.R. « National Cash Register »). Cette plaque figure désormais dans le hall du restaurant d’entreprise, où elle est honorée chaque année.
Un monument a été érigé au cimetière par la Municipalité de Gentilly à la mémoire des « Neuf de la Sanders ». Un texte est gravé sur le monument et une stèle a été déposée à sa base par des anciens des Etablissements Sanders. 
Plaque rue Benoit Malon
70 ans après, jour pour jour, un hommage solennel est rendu à ceux de la Sanders le 11 février 2012(3). Manifestation annoncée dans le bulletin municipal et dont un article du Parisien rend compte : « Georges Abramovici, mort pour la France », « Marcel Baudu, mort pour la France », « René Salé, mort pour la France » (…). Le représentant des anciens combattants égrène l'un après l'autre les noms des ouvriers syndicalistes déportés dans les camps nazis. Samedi, 80 personnes environ ont participé à Gentilly à une cérémonie pour les 70 ans de ceux qu'on a appelé « les résistants de la Sanders » (…). 
Après une cérémonie devant le monument aux résistants déportés du cimetière de Gentilly, les familles, les amis et les élus se sont rendus sur l'ancien site de la Sanders, où une plaque a été installée, avant une lecture de texte devant le monument aux morts place Henri-Barbusse (on notera que, par erreur, le nom de Roger Chaize y a été inclus)..
  • Note 1 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées : elles avaient été cachées par des membres de la Résistance intérieure du camp pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. Elles été retrouvées à la Libération et conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, vice-président de l'Amicale d'Auschwitz qui me les a confiés. 
  • Note 2 : Citation in « Triangles rouges à Auschwitz », chapitre « Les causes d’arrestations ». Francis Joly, submergé d'amertume pour avoir vainement tenté d'obtenir la condamnation de celui qu'il considère comme responsable de son arrestation, allant de dépression en cure de sommeil, sans travail, désespéré, met fin à 45 ans à des souffrances qu'il ne peut plus maîtriser.
  • Note 3 : A l’initiative de la municipalité, des associations « Mémoire vive des 45.000 et 31.000 », la « Compagnie de la Feuille d’or », « Lire et faire lire » et les élèves de 3ème du collège Rosa Parks de Gentilly.
Sources
  • Fichier national de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC ex BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Stéphane Fourmas, Le centre de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir) janvier 1942 - mai  1944, mémoire de maîtrise, Paris-I (Panthéon-Sorbonne), 1998-1999.
  • Témoignages de René Aondetto et Jean Gauthier (déporté à Sachshausen le 24 janvier 1943, évadé lors de l’évacuation du camp) en date du 30 novembre 1992.  
  • Brochures de la Mairie de Gentilly : 16 janv. 1990 / 26 mars 1992 / 9 juillet 1993
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Témoignages de Francis Joly et Maurice Martin, 18 septembre 1945.
  • Photographies des 8 de la Sanders communiquées par courrier le 9 juillet 1993 par le service Archives-Documentation de Gentilly. 
  • Photo de la section syndicale Sanders (non datée), in © Bulletin municipal « Vivre à Gentilly », janvier 2012, p.19.
  • Photo brochure « Machines comptables » Sanders @ Delcampe.
Biographie mise à jour en juillet 2015 à partir de la notice succincte que j’avais préparée à l'occasion du 60ème anniversaire du départ du convoi (publiée dans la brochure éditée par le Musée d’histoire vivante de Montreuil). Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées du  blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com  

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