L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


La grève de l'usine Sanders de Gentilly (9 février 1942)


La section syndicale Sanders. DR
Avant guerre, la section syndicale de l’usine Sanders (machines à calculer sous licence américaine) à Gentilly, 48-50 rue Benoît Malon, est particulièrement active, au point d’être citée à deux reprises par le « Populaire » en 1938, au moment des protestations contre les atteintes aux 40 heures et contre les décrets lois Daladier-Reynaud : 6 septembre 1938 et 18 novembre 1938. 
Le Populaire du 18 novembre 1938
Les militants communistes y sont très présents et sont fichés par les Renseignements généraux. Cette usine de la métallurgie est d'ailleurs surnommée « la maison rouge » à Gentilly.
Avec l’occupation allemande, l’usine l'usine est devenue filiale d’un groupe franco-allemand (la National Gruppe) et travaille pour l'industrie de guerre allemande.
Le 9 février 1942, une grève éclate chez Sanders. 
Cet arrêt de travail est motivé par le refus du directeur de l'usine de satisfaire les revendications des ouvriers (un cahier de revendications a été déposé quelques jours plus tôt. Il porte sur les salaires et l'exercice des libertés syndicales). Le travail reprend au bout d'un quart d'heure, après que le directeur ait menacé de prévenir la police, en cas de poursuite du mouvement.
Cependant le directeur a informé la Confédération générale du patronat français (4 rue de Presbourg). Prévenu de la grève, le commissaire de police de la circonscription M. Cambon, appelle aussitôt les Renseignements généraux, conformément à un ordre du directeur de la police judiciaire, daté du 30 septembre 1940 (l’enquête de la commission d’épuration en 1946 ne permettra pas de savoir par qui  M. Cambon a été informé). La Brigade spéciale (BS-1) chargée de la répression anticommuniste enquête aussitôt. Elle recherche les « meneurs » et obtient par un membre de la maîtrise de l’usine une liste des ouvriers supposés être à l'origine du mouvement.
Le 11 février, 16 ouvriers sont arrêtés par des inspecteurs des Renseignements généraux et sont  conduits au Dépôt de la Préfecture de police de la Seine, où ils sont interrogés violemment. Trois d’entre eux sont relâchés le soir même, car ils ne sont pas connus des services de police comme étant communistes. Les 13 autres, qui ont un dossier aux Renseignements généraux comme "militants communistes actifs et propagandistes" sont emmenés par le métro à la Conciergerie, en attendant leur internement administratif dans un camp français. Quatre d'entre eux sont internés au camp de  Pithiviers, puis à l'île de Ré jusqu'au 10 août 1944. Les autres internés seront déportés à Auschwitz : huit d'entre eux sont internés au camp de Voves le 26 avril 1942, puis au camp allemand de Compiègne (Frontstalag 122), le 10  mai 1942. Ils sont désignés par les autorités allemandes pour être déportés le 6 juillet 1942, comme otages communistes, en représailles aux attentats commis par des résistants communistes contre des officiers et soldats allemands. 
Les 8 de la Sanders déportés et assassinés à Auschwitz
Le neuvième, Georges Abramovici, Classé comme Juif à Voves, est déporté depuis Drancy le 4 novembre 1942, également vers Auschwitz, dans un convoi de la "solution finale". De ces neuf déportés, un seul d’entre eux, Francis Joly, est rentré en France.
Stèle dans le cimetière communal
Les noms des 8 déportés morts à Auschwitz sont gravés sur la plaque commémorative apposée par le personnel de la Sanders dans le hall de l'usine Sanders. Après le transfert de l'usine en 1961 à Massy (où elle devient « La Nationale » sous le sigle N.C.R. « National Cash Register »), la plaque est installée dans le hall du restaurant d’entreprise, où elle est honorée chaque année. Une nouvelle plaque commémorative est apposée par la municipalité de Gentilly, à l’angle de la rue Benoît Malon et de l’avenue Paul Vaillant-Couturier.
La municipalité de Gentilly est également à l'origine du monument édifié "à la mémoire de ceux de Gentilly exterminés par les Nazis dans les camps de la Mort". Les huit grévistes de l'usine Sanders morts à Auschwitz y figurent en bonne place sous une mention spéciale. Au pied du monument se trouve une plaque déposée par les anciens salariés des Etablissements Sanders. 
Commémoration 2012 à Gentilly © Cie de la Feuille d'or

Le samedi 11 février 2012(1)un hommage leur est rendu à GentillyLa manifestation est annoncée dans le bulletin municipal et rapportée par un article du Parisien : "soixante-dix ans jour pour jour après ce terrible épisode qui reste gravé dans la mémoire militante, les associations (3) et la municipalité communiste de Gentilly ont tenu à leur rendre hommage. Après une cérémonie devant le monument aux résistants déportés du cimetière de Gentilly, les familles, les amis et les élus se rendent sur l'ancien site de la Sanders, où une plaque a été installée, avant une lecture de texte devant le monument aux morts place Henri-Barbusse. « Georges Abramovici, mort pour la France », « Marcel Baudu, mort pour la France », « René Salé, mort pour la France » (…). Le représentant des anciens combattants égrène l'un après l'autre les noms des ouvriers syndicalistes déportés dans les camps nazis. [...] 80 personnes environ ont participé à Gentilly à une cérémonie pour les 70 ans de ceux qu'on a appelé « les résistants de la Sanders » (…). 
  • Note 1 : A l’initiative de la municipalité, des associations « Mémoire vive des 45.000 et 31.000 », la « Compagnie de la Feuille d’or », « Lire et faire lire » et des élèves de 3ème du collège Rosa Parks de Gentilly.
  • Georges Abramovici, dossier 411.904 à Voves
  • Note 2 : Georges Abramovici est né le 15 août 1914 à Paris. Il habite au 11, rue du Chaperon Vert à Gentilly au moment de son arrestation. Il a été embauché aux établissements Sanders le 19 avril 1938. Il est un militant CGT très actif. Mais après son arrestation et un parcours identique à celui de ses autres camarades de la Sanders (Conciergerie, Santé, camp de Voves), il est classé comme Juif et sera transféré au camp de Drancy le 20 octobre 1942. Il est déporté à Auschwitz dans le convoi du 4 novembre 1942 (transport n° 40).
    Francis Joly
  • Note 3 : Francis Joly, submergé d'amertume pour avoir vainement tenté d'obtenir la condamnation de celui qu'il considère comme responsable de son arrestation, allant de dépression en cure de sommeil, sans travail, désespéré, met fin à 45 ans à des souffrances qu'il ne peut plus maîtriser (in Triangles rouges à Auschwitz).
Sources
  • Témoignages de René Aondetto et Jean Gauthier (déporté à Sachshausen le 24 janvier 1943, évadé lors de l’évacuation du camp), en date du 30 novembre 1992.  
  • Brochures de la Mairie de Gentilly : 16 janv. 1990 / 26 mars 1992 / 9 juillet 1993.
  • Témoignages de deux rescapés, Francis Joly et Maurice Martin, 18 septembre 1945.
  • Photo de la section syndicale Sanders (non datée), in © Bulletin municipal « Vivre à Gentilly », janvier 2012, p.19.
  • Brochure de l’association « Mémoire vive » réalisée par trois filles et fils de déportés de la Sanders : Renée Joly (fille de Francis Joly), Jacqueline Lefèbvre (fille de Marceau Baudu) et Jean Daniel (fils de Joseph-Marie Daniel)
  • Relevé dans le cimetière communal : Laetitia Filippi, photo © Claude Richard.
  • les "8 de chez Sanders morts à Auschwitz". Montage © Pierre Cardon à partir des photographies des 8 de la Sanders communiquées par courrier du service Archives-Documentation de Gentilly le 9 juillet 1993.

Claudine Cardon-Hamet. 2015

« Les R.G. sous l'occupation. Quand la police française traquait les Résistants » (Extraits de l’ouvrage de Frédéric Couderc, Editions Olivier Orban (pages 39 à 43).
Frédéric Couderc a repris pour son récit les travaux de la commission d’épuration et les minutes du procès du directeur de l’usine Sanders le 10 mai 1946 par la Cour de Justice de Paris.

(...) 9 février 1942, 16 heures 30. A Gentilly, des voix puissantes s'élevaient des ateliers des usines Sanders. Ça faisait drôle, ces slogans réclamant un arrêt de travail. L'occupation et son cortège d'humiliations avaient renvoyé dans les limbes l'enthousiasme des grands mouvements de 1936. Ça faisait peur, aussi.
En ces semaines de toute-puissance allemande, et en dépit de l'interdiction du droit de grève, des ouvriers, du côté de la banlieue sud, osaient une bravade syndicale. Quelques jours plus tôt, par la voix d'une délégation du personnel, ils avaient déposé une série de revendications portant sur l'augmentation à cinq francs du salaire horaire, l'exigence du litre de vin, de cinq cents grammes de pain par personne et par jour et, enfin, l'assurance de la liberté syndicale.
Ce 9 février, M. Gouiran, directeur de l'usine, signifiait à ses deux cents ouvriers qu'il ne pouvait accepter de telles conditions. Les voix se dispersèrent tout au long des établis et les hommes en bleu cessèrent le travail. Le patron quitta son bureau. Il usa, à l'égard de ses employés, d'une courtoisie toute particulière : « Je peux alerter les polices française et allemande, mais je n'en ferai rien à condition que vous repreniez le travail » dit-il en substance. Intimidés, les ouvriers souscrivirent à l'appel au calme et reprirent le travail. André Cartier, secrétaire général des usines Sanders, rejoignit son directeur : «Je me suis rendu dans le bureau et aussitôt M. Gouiran a téléphoné à son groupement patronal rue de Presbourg, en signalant cet arrêt de travail et demandant si il y avait lieu de prendre des sanctions, en l'occurrence le renvoi de quelques ouvriers. Il lui fut répondu que cette chose était arbitraire, ne connaissant pas les responsables de cet arrêt de travail, et qu'il serait débouté devant le Conseil des prud'hommes. Je l'ai quitté peu après pour accomplir mon travail et dans le courant de la soirée, vers 17 heures 30, M. Gouiran est venu me prévenir que le service des Renseignements généraux de la préfecture de Police était au courant de cette affaire ».
Comment la section de Georges Labaume put-elle être informée si vite ? L'enquête ordonnée par le juge d'instruction Gerbinis, confiée à la section épuration de FIGS, répond : « Le commissaire de police de la circonscription, M. Cambon, fut avisé par téléphone de cet incident, on ne sait pas par qui. Il alerta lui-même l'état-major de la police municipale qui lui conseilla de se rendre immédiatement sur place. A son arrivée, la sortie des ouvriers était presque terminée. Après avoir conversé avec M. Gouiran, directeur, M. Cambon affirma à celui-ci qu'il se contenterait d'exercer une surveillance sur certains ouvriers afin qu'ils se tiennent tranquilles ».
A 17 heures 55, un court télégramme du commissariat de Gentilly à destination de : Cabinet, direction police municipale, direction police judiciaire, et direction Renseignements généraux, fut envoyé. « Travail repris après appel au calme par le directeur, signé : Cambon ».
Deux ans plus tôt, le 30 septembre 1940, le directeur de la police judiciaire, Charles Meyer, avait fixé les règles du jeu en matière sociale. S'adressant à «Messieurs les commissaires de police des quartiers de Paris et des circonscriptions de banlieue », il ordonnait : « Pour chaque affaire ayant un caractère politique, aviser dès le début la 1ère section des Renseignements généraux (automatique 315 et 316), pour demander qu'un inspecteur spécialisé soit envoyé, afin de coopérer à l'affaire. - Chaque fois que sera constatée une recrudescence de la propagande communiste, ne pas manquer de la signaler, par rapport spécial, à la direction des Renseignements généraux, en donnant toutes précisions utiles. - Dans chaque affaire communiste, même lors d'une perquisition sans résultat, se procurer autant que possible une photographie de l'inculpé ou de la personne qui a été soupçonnée et la transmettre, avec un rapport des faits, à la 1ère section des Renseignements généraux ».
Le jour même, des inspecteurs de la Brigade spéciale débarquèrent aux abords de l'usine. Ils rentrèrent bredouilles de leur mission : aucun meneur ne put être identifié. L'inspecteur Demange, domicilié à Gentilly, poursuivit l'enquête le lendemain matin à 8 heures. En l'absence du directeur de l'usine, parti en province, un responsable de l'entreprise le reçut : « J'ai vu une personne de la direction qui m'a remis, après l'avoir fait taper par une dactylographe, une liste d'ouvriers qu'il supposait être à l'origine du mouvement, mais en précisant qu'il ne voulait pas que ces noms soient communiqués aux Allemands, dit Demange. Bien entendu, je n'ai pu que lui répondre que je ferais part de ses désirs à mon chef, et la liste me fut confiée. J'estimais néanmoins avoir engagé ma parole et j'ai fourni un rapport par lequel j'ai détaillé la demande qui m'avait été faite et la promesse que j'avais moi-même donnée».
André Cartier admit avoir répondu aux questions de l'inspecteur mais se défendit d'avoir vendu ses employés : « J'ai fourni les renseignements demandés, à savoir la date d'entrée à l'usine, l'emploi, la situation de famille et les adresses d'un certain nombre d'ouvriers dont il avait lui-même la liste ».
Dans la journée, Georges Labaume prit connaissance de la liste ramenée par l'inspecteur Demange et des promesses qu'il avait faites. Ce qui n'empêcha pas, le 11 février 1942, à 6 heures 30 du matin, les inspecteurs de la BS 1 de se présenter au domicile des treize ouvriers dénoncés. Les policiers interpellèrent également, à l'usine, Léon Berthet, contrôleur, délégué des ouvriers : « Le 11 février à mon arrivée à l'atelier j'ai remarqué plusieurs inspecteurs accompagnés du nommé Maillet, chef pointeur, qui, au passage des ouvriers, les désignait par un signe de tête qui signifiait oui ou non. J'ai remarqué que quelques-uns se trouvaient à l'écart paraissant être arrêtés. En ce qui concerne Maillet, je dois dire que le jour de la grève, alors que je me trouvais avec le directeur Gouiran, il a déclaré : « Il faut tout de suite prévenir le commissariat. » Nous lui répondîmes : « N'allons pas si vite ». Sans pouvoir l'affirmer, il serait possible que ce soit Maillet qui ait alerté le commissariat de Gentilly. »
Les inspecteurs des Brigades spéciales «cueillirent» à leur domicile MM. Abramovici, Gaillanne, Joly, Baudu, Peyronnet, Vernerey, Girard, Daniel, Rancey et Salé.
Depuis quelques années déjà, leur dossier croupissait aux archives des Renseignements généraux. Sous ces noms, en une écriture ronde et habile, on pouvait lire : «Militants communistes actifs et propagandistes
Internés administrativement aux camps de Voves puis de Compiègne, les Allemands les déportèrent à Auschwitz en juillet 1942. 
Les femmes de cinq d'entre eux, accompagnées d'une mère qui avait perdu son fils, témoignèrent au rapport de la section épuration de l'IGS. Leurs propos se ressemblent. Mme Baudu parla avec les mêmes mots que Mme Abramovici ou Mme Daniel. La première raconta : « Mon mari a été arrêté le 11 février 1942 à 6 heures 30 du matin à notre domicile. Il a été emmené dans les services des Renseignements généraux de la préfecture de Police, où j'ai pu le voir. Il m'a déclaré avoir été frappé et j'ai constaté qu'il avait les yeux pochés. Par la suite, il a été incarcéré au dépôt où il est resté quatre mois, puis interné au camp de Voves et à Compiegne. Il a été déporté en Allemagne dans un camp que j'ignore. Je n'ai jamais reçu aucune nouvelle
Des «treize» de l'usine Sanders, la police allemande en déporta neuf dans le camp d'Auschwitz. Huit ne rentrèrent jamais. Quatre, internés au camp de Pithiviers, puis à l'île de Ré, furent libérés Le 10 août 1944. Trois, enfin, considérés comme non communistes avaient été relâchés le soir même du coup de filet.
Le 10 mai 1946, la Cour de justice de Paris s'occupa du sort du directeur des usines, M. Gouiran. Cette année-là, après les saignées des procès de 1945, les tarifs étaient en baisse : acquittement. «Verdict scandaleux ! Un directeur d'usine qui fit déporter neuf grévistes est absous par la cour de justice », titra le lendemain Le Parisien libéré. (...) Frédéric Couderc Editions Olivier Orban (pages 39 à 43)

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