L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


BOUSSUGE Fernand, Albert, René


Matricule « 45294 » à Auschwitz 

Fernand Boussuge est né le 20 novembre 1903 à Gentilly (Seine / Val-de-Marne), où il habite, 1 rue Boulineau au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marie, Joséphine, Eugénie Hossard, couturière et de Pierre, Justin Boussuge, employé en pharmacie, son époux. Sa mère habite au 12 rue des Noyers à Gentilly (depuis rue du Président Salvator Allende).
Il a un frère, Lucien et une sœur Marie Delphine, née en 1907.
Fernand Boussuge épouse Georgette, Camille, Irène Savino le 28 avril 1923, à Argenteuil, où ils habitent au 21, rue des Châtaigniers. Il est mécanographe, elle est couturière. Le couple se sépare (jugement de divorce le 16 avril 1933).
Machines comptables Sanders @ Delcampe
Métallurgiste, Fernand Boussuge est embauché le 27 septembre 1933 comme monteur mécanographe à la société Sanders, 48-50 rue Benoît Malon à Gentilly. Cette usine fabrique des caisses enregistreuses (« machines comptables »), sous licence américaine (NCR). Fernand Boussuge déménage à Gentilly. Il y habite au 8 rue des Chasses près d’Arcueil.
Le 21 septembre 1933, à Gentilly, il épouse en secondes noces Liliane Bernard, née le 8 décembre 1908 à Gentilly. Elle est mécanicienne.
Le couple emménagera au 1 rue Boulineau, plus proche de l’entreprise. Ils ont un garçon, Jacques, qui nait le 16 juin 1936.
La section syndicale Sanders au cours d’une manifestation

Lucien Boussuge participe alors activement aux actions de la section syndicale CGT. Il est délégué du personnel. La section syndicale Sanders est particulièrement active, au point d’être citée à deux reprises par le « Populaire » en 1938, au moment des protestations contre les atteintes aux 40 heures et contre les décrets lois Daladier-Reynaud : 6 septembre 1938 et 18 novembre 1938. 
Le Populaire du 18 nov. 1938
Avec l’occupation allemande, l’usine l'usine est devenue filiale d’un groupe franco-allemand (la National Gruppe) et travaille pour l'industrie de guerre allemande. Fernand Boussuge, délégué du personnel avant-guerre, est arrêté le 11 février 1942 par des inspecteurs de la Brigade Spéciale des Renseignements généraux, en  même  temps que 12 autres camarades de travail, à la suite d’une grève d'un quart d'heure. Selon le témoignage de son frère Lucien qui travaillait avec lui chez Sanders, cette grève d'1/4 d'heure, avait été "déclenchée à son insu, et il l'avait suivie après avoir hésité".
Le motif inscrit sur sa fiche au BAVCC est « communiste ».
Fernand Boussuge est conduit à la Conciergerie le 12 février, puis « consigné administratif » à la Santé (en témoignent René Aondetto qui y est écroué depuis le 11 août 1941 et sera transféré avec lui à Voves et Compiègne et Jean Gauthier. Tous deux ont vu arriver « les 13 de la Sanders »). Ils y sont « entassés à 95, dans une salle d’environ 15 m2 dont les fenêtres donnent sur la place Dauphine » (13 avril 1942, lettre de Marceau Baudu).
Maintenu au Dépôt de la Préfecture de Paris plus de deux mois, Fernand Boussuge va être interné administrativement au « Camp de séjour surveillé » de Voves (Eure-et-Loir), ouvert le 5 janvier 1942. Lire dans le blog : Le camp de Voves.
Dossier n° 273.744 à Voves
Le 16  mars  1942,  à  5  h  50,  il  fait  partie  d’un  groupe  de  60  militants « détenus  par  les  Renseignements  généraux »  qui  est  transféré  de  la  permanence du Dépôt au camp de Voves (Eure-et-Loir), convoyé par les gendarmes de la 61ème brigade.
Il ne va rester dans ce camp que quelques jours. 
En effet, dans deux courriers en date des 6 et 9 mai 1942, le  chef de la Verwaltungsgruppe de  la Feldkommandantur d’Orléans envoie au Préfet de Chartres deux listes d’internés communistes du  camp  de  Voves « à transférer au camp d’internement de Compiègne » à la demande du Militärbefehlshabers Frankreich, le MBF, commandement militaire en France.
Fernand Boussuge figure sur la première liste de 81 noms qui vont être transférés le 10 mai 1942 au camp allemand de  Compiègne. Le directeur du camp a fait supprimer toutes les permissions de visite « afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes  pris en charge par l’armée d’occupation ». La prise en charge par les gendarmes allemands s’est effectuée le 10 mai 1942 à 10 h 30 à la gare de Voves. Il poursuit « Cette ponction a produit chez les internés présents un gros effet moral, ces derniers ne cachent pas que tôt ou tard ce sera leur  tour. Toutefois il  est  à remarquer qu’ils  conservent  une énergie et une conviction extraordinaire en ce sens que demain la victoire sera pour eux ». Il indique également « ceux qui restèrent, se mirent à chanter la «Marseillaise» et la reprirent à trois reprises ». 
Sur les deux listes d’un total de cent neuf internés, arrivés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag  122)  les  10  et  22  juin  1942,  87 d’entre  eux seront déportés à Auschwitz. 
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Depuis ce camp, Fernand Boussuge va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Fernand Boussuge est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45294» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
8 juillet 1942, immatriculation à Auschwitz
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (1) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz(3). 
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes - comme lui - dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. Compte-tenu de son métier, il est ramené à Auschwitz I.
Il est affecté au Block 28. Il est désigné le lendemain pour le Kommando Schlosserei (Serrurerie).
Malade, il entre le 30 décembre au Block 21 du Revier  (hôpital).
Fernand Boussuge meurt à Auschwitz le 1er janvier 1943, d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 124 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau.  
Ce certificat porte comme cause du décès «  Herzklappenfehler » (cardiopathie vasculaire) très certainement fictive. L’historienne polonaise Héléna Kubica a expliqueé comment les médecins du camp signaient en blanc des piles de certificats de décès avec «l’historique médicale et les causes fictives du décès de déportés tués par injection létale de phénol ou dans les chambres à gaz». Lire dans le blog : Des causes de décès fictives.
Ses camarades rescapés d’Auschwitz, Francis Joly (2) et Maurice Martin ont témoigné de sa mort dans cette période.
Fernand Boussuge est déclaré « Mort pour la France » et homologué comme « Déporté politique » en 1955.
Un arrêté ministériel du 22 mars 1989 paru au Journal Officiel du 17 septembre  1989 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur son acte de naissance et jugement déclaratif de décès.
Cimetière communal de Gentilly
Après la libération le Comité d’épuration de l’usine Sanders est à l’origine d’un procès qui se termine par l’acquittement des deux membres de la direction auteurs de la dénonciation (audience du 10 mai 1946).
Le nom de Fernand Boussuge figure sur la plaque commémorative apposée par le personnel de la Sanders dans le hall de l'usine Sanders, avant son transfert en 1961 à Massy (elle y devient « La Nationale » sous le sigle N.C.R. « National Cash Register »). Cette plaque figure désormais dans le hall du restaurant d’entreprise, où elle est honorée chaque année.
Un monument a été érigé au cimetière par la Municipalité de Gentilly à la mémoire des « Neuf de la Sanders ». Un texte est gravé sur le monument et une stèle a été déposée à sa base par des anciens des Etablissements Sanders. 
Plaque rue Benoit Malon
70 ans après, jour pour jour, un hommage solennel est rendu à ceux dela Sanders le 11 février 2012(3). Manifestation annoncée dans le bulletin municipal et dont un article du Parisien rend compte : « Georges Abramovici, mort pour la France », « Marcel Baudu, mort pour la France », « René Salé, mort pour la France » (…). Le représentant des anciens combattants égrène l'un après l'autre les noms des ouvriers syndicalistes déportés dans les camps nazis. Samedi, 80 personnes environ ont participé à Gentilly à une cérémonie pour les 70 ans de ceux qu'on a appelé « les résistants de la Sanders » (…). 
Après une cérémonie devant le monument aux résistants déportés du cimetière de Gentilly, les familles, les amis et les élus se sont rendus sur l'ancien site de la Sanders, où une plaque a été installée, avant une lecture de texte devant le monument aux morts place Henri-Barbusse (on notera que, par erreur, le nom de Roger Chaize y a été inclus)..
  • Note 1 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées : elles avaient été cachées par des membres de la Résistance intérieure du camp pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. Elles été retrouvées à la Libération et conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, vice-président de l'Amicale d'Auschwitz qui me les a confiés. 
  • Note 2 : Citation in « Triangles rouges à Auschwitz », chapitre « Les causes d’arrestations ». Francis Joly, submergé d'amertume pour avoir vainement tenté d'obtenir la condamnation de celui qu'il considère comme responsable de son arrestation, allant de dépression en cure de sommeil, sans travail, désespéré, met fin à 45 ans à des souffrances qu'il ne peut plus maîtriser.
  • Note 3 : A l’initiative de la municipalité, des associations « Mémoire vive des 45.000 et 31.000 », la « Compagnie de la Feuille d’or », « Lire et faire lire » et les élèves de 3ème du collège Rosa Parks de Gentilly.
Sources
  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par son frère Lucien le 28 mars 1991.
  • Fichier national de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC ex BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1992.
  • Stéphane Fourmas, Le centre de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir) janvier 1942 - mai  1944, mémoire de maîtrise, Paris-I (Panthéon-Sorbonne), 1998-1999.
  • Témoignages de René Aondetto et Jean Gauthier (déporté à Sachshausen le 24 janvier 1943, évadé lors de l’évacuation du camp) en date du 30 novembre 1992.  
  • Brochures de la Mairie de Gentilly : 16 janv. 1990 / 26 mars 1992 / 9 juillet 1993
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Témoignages de Francis Joly et Maurice Martin, 18 septembre 1945.
  • Photographies des 8 de la Sanders communiquées par courrier le 9 juillet 1993 du service Archives-Documentation de Gentilly. 
  • Photo de la section syndicale Sanders (non datée), in © Bulletin municipal « Vivre à Gentilly », janvier 2012, p.19.
  • Photo brochure « Machines comptables » Sanders @ Delcampe.
  • © Site Internet Généanet.
  • © Site Internet Legifrance.
  • Stèle cimetière communal et plaque rue Benoiot Malon © Site Internet MemorialGenWeb.
Biographie mise à jour en juillet 2015 à partir de la notice succincte que j’avais préparée à l'occasion du 60ème anniversaire du départ du convoi (publiée dans la brochure éditée par le Musée d’histoire vivante de Montreuil). Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées du  blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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