L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


MORTUREUX André


Matricule « 45905 » à Auschwitz

André Mortureux est né le 19 septembre 1901 à Plombières-lès-Dijon (Côte-d'Or). Il habite au 61 rue Augustin Thierry à Sevran (Seine-et-Oise / Seine-St-Denis) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Joséphine Ancéry et d’Auguste Mortureux, ouvrier à la minoterie Troubat et Cie de Plombières. Il a cinq frères et sœurs.
Son registre matricule militaire indique qu’il habite Paris au moment du conseil de révision et travaille comme infirmier, puis employé à l’octroi de Paris (en 1926). Il mesure 1m 69, a les cheveux châtains, les yeux gris, le front haut, le nez petit et le visage ovale. Il a un niveau d’instruction « n° 3 » pour l’armée (sait lire, écrire et compter, instruction primaire développée).
André Mortureux est conscrit de la classe 1921 (il a le matricule 1561). Il est appelé sous les drapeaux le 6 avril 1921 pour une durée de deux ans. Il est incorporé à la 8ème section d’infirmiers militaires le même jour. Il y est nommé caporal le 12 novembre 1922.
Il est « renvoyé dans ses foyers » le 30 mai 1923, « certificat de bonne conduite accordé ».
Il « se retire » à Dijon, au 31 boulevard Sébastopol.
André Mortureux épouse Marie Sébastien le 24 octobre 1925 à Paris 20ème. Ils auront deux enfants ; l’aîné naît en 1933, le deuxième le 29 décembre 1940.
En 1926, André Mortureux entre comme « commis » à l’octroi de Paris. Après avoir occupé le poste de « commis ambulant », il est nommé sous-brigadier en 1928.
En 1934 la famille vient habiter Sevran.  André Mortureux devient secrétaire du « comité des usagers des chemins de fer et de la route ».
Adhérent du Parti communiste en 1936, il est secrétaire de la cellule locale où milite également Lucien Sportisse (Monique Houssin, note 1).   
Le 61 rue Augustin Thierry
En 1939, la famille Mortureux déménage dans un pavillon au 61 rue Augustin-Thierry.
Lors de la mobilisation générale, André Mortureux est rappelé comme infirmier-major à l’hôpital complémentaire du lycée Michelet (Vanves), puis à l’hôpital militaire Villemin (Paris 10ème). Il est démobilisé le 12 octobre 1940.
Le 23 avril 1941 une distribution de tracts communistes (200 tracts selon la Préfecture) a lieu dans le quartier de la gare et dans le quartier pavillonnaire des Trèfles. Comme les responsables de cette diffusion n’ont pu être identifiés, le nouveau commissaire de police de Livry-Gargan dont dépend Sevran va alors cibler un certain nombre de militants connus. Il propose, à titre de représailles, au secrétaire général de la police d’État à Versailles, l’arrestation et l’internement d’André Mortureux, qu’il a personnellement repéré. Il s’agit de l’application zélée de la politique de répression de Vichy qui vise à faire pression sur les milieux et familles communistes en arrêtant des militants et élus connus (3).
Le domicile d’André Mortureux est perquisitionné et il est arrêté uniquement dans le cadre des représailles le 24 avril 1941, car au cours de la perquisition, si « ses livres, ses papiers, ses documents » sont confisqués (Monique Houssin), aucun document clandestin n’a été trouvé. Dirigé sur Versailles André Mortureux est interné administrativement au “centre de séjour surveillé” (CSS) d’Aincourt le 26 avril 1941. Lire dans le blog Le camp d’Aincourt.
Le CSS d'Aincourt
André Mortureux est affecté à la chambre C 5. Le 9 mai, le Préfet de Seine-et-Oise, Marc Chevalier, écrit au Préfet de la Seine, Charles Paul Magny, pour l’informer qu’ayant fait interner administrativement André Mortureux, il lui revient en tant qu’employeur (l’octroi dépend de la Préfecture de Paris) le soin d’apprécier si cela doit se traduire par une « décision administrative » qu’il estime personnellement « opportune ».
Marie Mortureux écrit au préfet de Seine-et-Oise le 1er juin 1941, pour demander la libération de son mari, arguant de sa bonne réputation et sur le fait qu’elle-même ne peut « faire vivre deux enfants avec une allocation journalière de 19 francs ».
Le commissaire Andrey commandant le camp d’Aincourt, dont le zèle anticommuniste est bien connu, transmet le 21 juin au Préfet de Seine-et-Oise un rapport concernant André Mortureux. Plusieurs lettres de celui-ci ont dû être censurées écrit-il, citant à l’appui ces lignes : « C’est ici même que je puise cette conviction. Ah, si tu pouvais connaître le moral de tous nos camarades. Ce moral est fondé sur des choses renversantes que tu connaîtras un jour. Alors c’est à moi, qui suis ici, de te dire courage, courage, et surtout patience». Ce rapport contribuera fortement à la fin de non-recevoir qui sera apportée aux démarches de Marie Mortureux pour la libération de son mari (courriers préfectoraux des 11 et 31 juillet).
Le Frontstalag 122
Le 27 juin 1941 André Mortureux et 87 autres internés d’Aincourt sont transférés au camp allemand de Compiègne, le Frontstalag 122 (Mémoire de maîtrise d’Emilie Bouin) via l’hôtel Matignon. Ils ont tous été désignés par le directeur du camp avec l'aval du Préfet de Seine-et-Oise. Ils rejoignent à Compiègne les centaines de militants arrêtés dans la cadre de la grande rafle « Aktion Théodéric » (4). Monique Houssin situe son arrivée à Compiègne le 1er juillet.
A Compiègne André Mortureux participe aux actions collectives organisées par la Résistance du camp pour maintenir le moral des internés et venir en aide aux plus démunis. Sur la vie au camp de Royallieu lire dans ce blog La solidarité au camp allemand de Compiègne. Le "Comité" du camp des politiques à Compiègne et 22 juin 1942 : évasion de 19 internés
Depuis ce camp, André Mortureux va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
André Mortureux est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
André Mortureux est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45905» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. On ignore dans quel camp il est affecté à cette date.
Dessin de Franz Reisz, 1946
André Mortureux meurt à Auschwitz le 4 octobre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 830 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau) où il est mentionné avec ses dates, lieux de naissance et de décès, avec l’indication « Katolisch » (catholique).
Mais en mars 1984, André Montagne découvre au Musée d’Auschwitz dans le cahier n°3 page 7 des « Cahiers d’Auschwitz » (Hefte von Auschwitz), la mention du numéro matricule d’André Mortureux, le « 45905 » avec sa date de naissance et une date de décès : le 8 octobre 1942, accompagnée de la mention « auf der Flucht Erschießen» signifiant « abattu pendant une tentative de fuite ». Cette mention qu’André Montagne a également relevée pour René Amand, si elle peut correspondre à une réelle tentative d’évasion, servait couramment aux SS pour justifier d'avoir abattu un déporté, motif pour lequel ils étaient alors félicités. Il est vraisemblable que le certificat de décès du 4 octobre corresponde bien à sa mort et que l’inscription de celle du 8 octobre dans le Hefte von Auschwitz, a permis aux SS de garde d’en tirer un bénéfice.
Pour le jugement déclaratif de décès du 20 novembre 1946 (établi par un juge après établissement de son décès par le ministère des Anciens combattants), André Mortureux meurt à Auschwitz le 15 septembre 1942. On sait que dans les années d'après-guerre, l’état civil français a fixé des dates de décès fictives à partir des témoignages de rescapés, afin de donner accès aux titres et pensions aux familles des déportés.
Un arrêté ministériel du 31 juillet 1997 paru au Journal Officiel du 14 décembre 1997 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur ses actes et jugements déclaratifs de décès. Mais il comporte une date fictive : « décédé le 15 septembre 1942 à Auschwitz (Pologne) ». Il serait souhaitable que le Ministère prenne en compte, par un nouvel arrêté, la date portée sur son certificat de décès de l’état civil d’Auschwitz, accessible depuis 1995 et consultable sur le site internet du © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau. Lire dans le blog l’article expliquant les différences de dates entre celle inscrite dans les «Death books» et celle portée sur l’acte décès de l’état civil français) Les dates de décès des "45000" à Auschwitz.
André Mortureux a été déclaré « Mort pour la France» le 25 novembre 1947. Le titre de «Déporté politique» lui a été attribué
Son nom est inscrit sur le monument aux morts de la commune. 
« Les communistes de Sevran ont payé un lourd tribut. De nombreux camarades ont été emprisonnés. La plupart des élus communistes ont été envoyés aux camps de la mort et ne sont jamais revenus, comme Jean Cayet, Gaston Lévy, Georges Denancé, Maurice Métais, André Mortureux, André Rousseau et Charles Véron. Lucien Gelot, 17 ans, engagé dans les FFI, suivit le Colonel Fabien et tomba en Alsace. Bruno Banker, 20 ans, poursuivant les Allemands avec un groupe de FTP, est tombé tout proche du pont du canal. Lucien Sportisse, instituteur à Sevran, est tombé au maquis dans la région de Lyon. Jean Hemmen, l’oncle de Denise Albert et de Paulette Descoins, officier de la brigade internationale en Espagne, fusillé …» Interview pour les 30 ans de la libération de Sevran de Louis Le Maner, Suzanne Bussière et Lucien Geneux (par Michel Prin « La Renaissance », juillet 1974). In © Blog de Clémentine Autain.
  • Note 1 : « L’Octroi » était le nom de la taxe perçue à l’entrée sur le territoire d’une commune et à son profit, sur tous les biens, matériaux, produits, bétails ou denrées destinés à la consommation ou aux fabrications locales. C’était la ressource principale des Mairies. Le service de l’octroi était assuré jour et nuit par des préposés, employés municipaux. 
  • Note 2 : Lucien Sportisse est né le 2 octobre 1905 à Constantine (Algérie), mort le 24 mars 1944 à Lyon, abattu par un groupe de tueurs français au service de la Gestapo ; instituteur, membre du Parti socialiste, puis du Parti communiste, dirigeant syndical CGTU en Algérie ; révoqué en 1935 et réintégré dans l’enseignement en France en 1937 ; interné en 1941, évadé ; militant clandestin en Haute-Vienne, puis directeur technique du journal Le Patriote, organe, dans la région lyonnaise, du Front national pour la Libération et l’indépendance de la France (Le Maitron).
  • Note 3 : L’arsenal juridique permettant la répression existe : des arrêtés préfectoraux ont été pris rapidement pendant la guerre ou après l’Occupation (ici c’est celui du 19 août 1940 qui a été utilisé), mais aussi le décret du 18 novembre 1939 qui donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, des « individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Ce décret est aggravé par le gouvernement de Vichy le 3 septembre 1940 et vise essentiellement les communistes.
  • Note 4 : à partir du 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, les Allemands arrêtent plus de mille communistes avec l’aide de la police française (nom de code de l’opération : «Aktion Theoderich»). D’abord amenés à l’Hôtel Matignon (un lieu d’incarcération contrôlé par le régime de Vichy) ils sont envoyés au Fort de Romainville, où ils sont remis aux autorités allemandes. Ils passent la nuit dans des casemates du fort transformées en cachots. Et à partir du 27 juin ils sont transférés vers Compiègne, via la gare du Bourget dans des wagons gardés par des hommes en armes. Ils sont internés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht, camp destiné à l’internement des «ennemis actifs du Reich», alors seul camp en France sous contrôle direct de l’armée allemande. 
Sources
  • Correspondance avec la Mairie de Sevran, 11 avril 1992. 
  • Fichier national de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC ex BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en février 1992.
  • Mémoire de maîtrise d’Histoire sur Aincourt d’Emilie Bouin, juin 2003. Premier camp d'internement des communistes en zone occupée. dir. C. Laporte. Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines / UFR des Sciences sociales et des Humanités.
  • Archives du CSS d'Aincourt aux Archives départementales des Yvelines, cotes W.
  • Liste des 88 internés d’Aincourt remis le 27 juin 1941 à la disposition des autorités allemandes (mémoire de maîtrise d’Emilie Boin).
  • Archives de la Préfecture de police de Paris, Cartons occupation allemande, BA 2374. 
  • Monique Houssin, Résistantes et résistants en Seine-Saint-Denis, un nom, une rue, une histoire, éd. Les éditions de l’Atelier, Paris 2004, pages 197 et 198. 
  • La Résistance en Seine-Saint-Denis, Joël Claisse et Sylvie Zaidman, préface de Roger Bourderon Syros éd. page 443.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Décédés du convoi de Compiègne en date du 6/7/1942. Classeur Ausch. 1/19, liste N°3 (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen).
  • © Site Internet Legifrance.
  • © Site Internet MemorialGenWeb.
  • © Le CSS d’Aincourt, in blog de Roger Colombier.
  • Montage photo du camp de Compiègne à partir des documents du Mémorial © Pierre Cardon
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
  • Registres matricules militaires de Côte d'Or.
Biographie mise à jour en septembre 2014 (compétée en mai 2016) par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées du  blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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