L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


CLÉMENT, Eugène, Marcel


Marcel Clément le 8 juillet 1942
Matricule « 45374 » à Auschwitz

Marcel (c’est son prénom d’usage) Clément est né le 11 mai 1903 à Cerdon (Loiret).  
Il est le fils de Marie, Louise Mercier, 22 ans, couturière et de Jean, Ernest Clément, 25 ans, domestique son époux. Il a un frère aîné, Ernest Clément né le 13 février 1902 à Cerdon qui sera déporté avec lui à Auschwitz. Mais également 7 autres sœurs et frères (Marie, Marius, Madeleine, Maxime, Marceline, Mariette et Marc)
Au moment de son arrestation, Marcel Clément habite au 3 rue Franklin à Villeneuve-Saint-Georges.
Marcel Clément épouse Marie, Reine Masse (1898-1976) le 29 octobre 1924 à Cerdon.
Peu après le jeune couple vient s’installer en région parisienne : le 14 novembre 1924 Marcel Clément est embauché au chemin de fer du PLM (Paris-Lyon-Méditerranée. Le couple aura quatre enfants selon l’ouvrage de Jean-Marie Castel et Raymond Juret (Op. cité). Toutefois dans un des arbres généalogiques d’une descendante, on ne trouve mention que de deux enfants (Andrée et Hughues-Robert).
Il est adhérent au syndicat CGT des cheminots (son cadet Eugène également). Il est membre du Parti communiste.
Marcel Clément est élu conseiller municipal de Villeneuve-Saint-Georges en mai 1935, sur la liste dirigée par Henri Janin, un ajusteur, qui devient maire.
La gare de Villeneuve St Georges
Marcel Clément est chef de train à la gare de triage SNCF de Villeneuve-Saint-Georges, réseau Sud-Est, en 1939.
Le Populaire 
Cheminot, il est « affecté spécial » sur son lieu de travail à la déclaration de guerre. Le 4 octobre 1939, par décret du Président de la République, le Conseil Municipal de Villeneuve Saint-Georges est suspendu de ses fonctions (comme tous les conseils municipaux communistes de Seine-et-Oise). Une délégation spéciale est chargée d’administrer la commune. Le conseil de préfecture de Seine-et-Oise déchoit Marcel Clément de son mandat électif le 10 février 1940.
Il est arrêté une première fois « en décembre 1939 sur le trajet de son domicile à son travail à Villeneuve Saint-Georges » (témoignage de son neveu Hubert Clément). Son frère Ernest est également arrêté dans les mêmes circonstances.
Les deux frères sont écroués à la Maison d’arrêt de la Santé en attente de la décision du juge d’instruction militaire. L’ouvrage de Jean-Marie Castel et Raymond Juret, deux anciens résistants « Les Villeneuvois et les Villeneuvoises sous l'occupation » (Op.cité), apporte de nombreuses informations sur la période de décembre 1939 à février 1940, dans un paragraphe intitulé « La longue route tragique des deux frères Clément ». Citation : « La cause de leur arrestation : « reconstitution du Parti communiste dissous ». Leurs cartes de circulation du chemin de fer leur sont enlevées le 5 janvier 1940, et ils sont prévenus par la direction de la SNCF qu'ils sont suspendus sans traitement en date du 27 décembre 1940. Le jeudi 18 janvier 1940, ils reçoivent une note les prévenant que leur suspension était changée « absence illégale » (1). Le dimanche 23 février 1940, Ernest reçoit la visite de son avocat Maître (Marcel) Létrange, qui lui annonce que le juge d’instruction a prononcé un non-lieu. Les autorités françaises le sortent de la Santé, pour l’interner au camp d’Aincourt. Son frère Eugène va, lui aussi prendre le même chemin ».
Ces deux dernières phrases sont erronées : En effet selon le témoignage manuscrit d’Hubert Clément, son père et son oncle sont libérés à la suite du non-lieu. Et toujours d’après lui, son père est convoqué au commissariat de Villeneuve Saint-Georges à l’été 1940, après l’arrivée des Allemands (la ville est occupée par l’armée allemande le 13 juin 1940).
Cette libération et le témoignage d’Hubert Clément sont est d’ailleurs corroborés par les fiches des deux frères que j’ai consultées au DAVCC : elles portent une unique date d’arrestation, le 13 octobre 1940 pour Eugène et le 14 octobre pour Ernest.
Les deux frères sont donc à nouveau arrêtés en octobre. Ces arrestations s’inscrivent dans le cadre de la grande rafle organisée, avec l’accord de l’occupant, par le gouvernement de Pétain à l’encontre des principaux responsables communistes d’avant-guerre de la région parisienne à partir du 5 octobre 1940. Le préfet de Seine-et-Oise, Marc Chevallier, exécute une rafle identique à celle de Paris dans son département. Au total, plus de 300 militants communistes, syndicalistes ou d’organisations dites «d’avant-garde», sont envoyés à Aincourt à partir du 5 octobre 1940.
Le camp d'Aincourt
En application de la loi du 3 septembre 1940, le préfet de Seine-et-Oise ordonne par arrêté en date du 12 octobre « l’internement administratif » (2) de Marcel Clément au CSS d’Aincourt (lire dans le blog : Le camp d’Aincourt). 
Nouvelle citation de « Les Villeneuvois et les Villeneuvoises sous l'occupation » dans laquelle Ernest Clément évoque de son frère à Aincourt : « Ernest écrit à son épouse le 10 novembre : « Il est arrivé plus de soixante copains dont un Villeneuvois, Henri Jevaudan, employé communal. Nous sommes plus de cinq cents» (…). « Ce soir je vais coucher avec vous trois à côté de moi. Marcel (son frère) m'a fait un cadre dans lequel j'ai mis une photo de vous ».
En mai 1941, Marcel est affecté à la chambre 39 bis. Le 16 mai, il écrit au préfet de Seine-et-Oise pour demander - comme le font de nombreux militants à cette époque - une contre-enquête en vue de sa libération, « n’ayant eu qu’un seul désir : travailler pour être utile à mon pays, de même qu’à ma famille actuellement privée de soutien ».
Le 27 juin 1941, Marcel Clément est transféré avec son frère à la demande des autorités allemandes avec 86 autres internés d’Aincourt au camp allemand de Compiègne le Frontstalag 122 (Mémoire de maîtrise d’Emilie Bouin) via l’hôtel Matignon. Ils ont tous été désignés par le directeur du camp avec l'aval du préfet de Seine-et-Oise. A cette même date arrivent à Compiègne des centaines de communistes arrêtés à partir du 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique. Sous le nom «d’Aktion Theoderich», les Allemands ont arrêté plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française. Ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne administré par la Wehrmacht, qui devient alors le camp des « ennemis actifs du Reich ».
Le 11 novembre 1941, Eugène Clément est révoqué de son emploi à la SNCF par arrêté ministériel pour « menées antinationales depuis le début de la guerre ».
Le 5 mai 1942, le préfet de Seine-et-Oise transmet à la Feldkommandantur de Saint-Cloud (FK 738) une liste de noms d’ex internés d’Aincourt qui ont fait des demandes de libération et pour lesquels il donne un avis défavorable. Parmi eux les deux frères Clément.
Le menu de Gabriel Torralba
Les frères Clément participent aux actions collectives organisées par la Résistance du camp pour maintenir le moral des internés et venir en aide aux plus démunis : en exemple, le menu d'un "repas fraternel" organisé le 5 mai 1942, et qui porte 34 signatures, parmi lesquelles on peut identifier celles de plusieurs "45000" dont celle de Marcel Clément.
Depuis le camp de Compiègne, Marcel Clément va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Marcel Clément est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Marcel Clément est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45574» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Immatriculation à Auschwitz
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz a été retrouvée (3) parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Après l’enregistrement, Marcel Clément passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, comme les frères Clément restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Epuisé par trente mois de détention dans les prisons et camps en France, Marcel
Marcel Clément meurt à Birkenau le 15 août 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 180 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau) où il est mentionné avec son matricule, ses dates, lieux de naissance et de décès, avec l’indication « Katolisch » (catholique). Ce certificat porte comme cause du décès « Pleuro-Lungenentzündung» (pneumonie). L’historienne polonaise Héléna Kubica a révélé comment les médecins du camp signaient en blanc des piles de certificats de décès avec «l’historique médicale et les causes fictives du décès de déportés tués par injection létale de phénol ou dans les chambres à gaz». D’après le témoignage de médecins déportés, comme le docteur Mark Klein, les « sélections » des inaptes au travail, sont opérées dans les blocks d’infirmerie et font peser sur les malades un risque mortel « parfois après présentation du patient à un médecin SS, mais le plus souvent le tri était pratiqué par des sous-officiers SS qui faisaient leur choix au hasard ». Lire dans le blog : Des causes de décès fictives.
Un arrêté ministériel du 19 octobre 1987 paru au Journal Officiel du 17 décembre 1987 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur ses actes et jugements déclaratifs de décès. Mais cet acte porte une date fictive « décédé en opctobre 1942 à Birkenau (Pologne) ». Dans les années d'après-guerre, l’état civil français a fixé des dates de décès fictives (le 1er, 15 ou 30, 31 d'un mois estimé) à partir des témoignages de rescapés, afin de donner accès aux titres et pensions aux familles des déportés. Il serait souhaitable que le ministère prenne désormais en compte, par un nouvel arrêté, les archives du camp d’Auschwitz emportées par les Soviétiques en 1945, et qui sont accessibles depuis 1995 et consultables sur le site internet du © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau Voir l’article : Les dates de décès des "45000" à Auschwitz.
Marcel Clément est déclaré « mort pour la France » et homologué « Déporté politique » en 1955.
© Rail et Mémoire
Le nom des Frères Clément a été donné après-guerre par le conseil municipal à une rue de Villeneuve-Saint-Georges, située le long de la voie ferrée.

Monument aux héros ...
Le nom d’Eugène Clément est inscrit sur le monument à la mémoire des héros de la Résistance et des déportés au cimetière communal.
  • Note 1 : On retrouve cette formulation ubuesque - mais qui va permettre la révocation  - aussi bien à la SNCF qu’à la STCRP (future RATP), pour des agents dont les directions savent pertinemment qu’ils ont été arrêtés pour motifs politiques ! Le 11 novembre 1941, Eugène Clément est révoqué de son emploi à la SNCF par arrêté ministériel pour « menées antinationales depuis le début de la guerre ». 
  • Note 2 : « L’internement administratif » a été institutionnalisé par le décret du 18 novembre 1939, qui donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, « des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Ces camps étaient désignés Centres de séjour surveillés, mais aussi Centres d’internement administratif ou Camps de concentration. Ce décret est repris sous forme de loi par le gouvernement de Vichy, fin 1940. La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et reprend ses termes exacts concernant l’internement administratif de "tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique". Les premiers visés sont les communistes.
  • Note 3 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, vice-président de l'Amicale d'Auschwitz, qui me les a confiés. 
Sources
  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par son neveu Hubert, Maurice Clément en 1991.
  • Archives en ligne de Cerdon (Loiret).
  • Arbre généalogique de Sylvie Clément (© Geneanet).
  • Jean-Marie Castel et Raymond Juret, Les Villeneuvois et les Villeneuvoises sous l'occupation, 1940-1944, Desbouis Grésil - imprimeur, 10,12 rue Mercure à Montgeron (91), décembre 1990, pages 152 à 154 « La longue route tragique des deux frères Clément ».
  • Archives départementales du Val-d'Oise.
  • Le Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom édition 1997. Edition informatique 2014, notice Annie Pennetier.
  • Fichier national de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC ex BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Mémoire de maîtrise d’Histoire sur Aincourt d’Emilie Bouin, juin 2003. Premier camp d'internement des communistes en zone occupée. dir. C. Laporte. Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines / UFR des Sciences sociales et des Humanités.
  • Archives de la police / BA 2374
  • Liste des 88 internés d’Aincourt (tous de l’ancien département de Seine-et-Oise) remis le 27 juin 1941 à la disposition des autorités d’occupation
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Helena Kubica : “Methods and types of treatment”, p. 318 in “Auschwitz 1940-1945”, tome 2. Musée d’état d’Auschwitz-Birkenau 2000.
  • © Le CSS d’Aincourt, in blog de Roger Colombier.
  • Montage photo du camp de Compiègne à partir des documents du Mémorial  © Pierre Cardon
  • Photo d'immatriculation à Auschwitz : Musée d'état Auschwitz-Birkenau / © collection André Montagne .
  • Monument au cimetière communal, Site Mémorial Genweb, relevé Philippe Friey, © photo sous licence d’usage.
Biographie mise à jour et installée en août 2014 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées du  blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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