L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


MARTIN Angel


Matricule « 45844 » à Auschwitz

Angel Martin est né le 3 août 1915 à Bilbao (Espagne). Il est le fils d’Angela Rodriguez et de Luis Martin, maçon, son époux, qui meurt en 1927. Il habite au 11 avenue Dubois (aujourd'hui avenue Danièle Casanova) à Vitry (Seine / Val-de-Marne), au moment de son arrestation. Il a trois frères, Louis, l’aîné, José, né le 28 avril 1922 et Raymond, né le 20 décembre 1924, et deux sœurs, Carmen (née en 1920) et Germaine.
Angel Martin arrive en France avec son frère Louis et sa mère en 1917 (son père y travaille déjà dans une usine d’armement depuis 1916). La famille habite au 11 rue Dubois. Ils ont loué un jardin non loin de la ferme de Vitry, où ils cultivent des légumes
Angel Martin travaille chez un maraîcher de Vitry depuis l'âge de 12 ans (il est asthmatique, et les médecins ont prescrit un travail en plein air). Puis il est manœuvre sur le chantier de la centrale Arrighi de Vitry. Il est embauché chez madame Doriez (maraîchère) de mars 1931 au 14 septembre 1939. Ayant une très mauvaise vue, il porte ordinairement des lunettes. A cause de son asthme et de sa vue, il est exempté du service militaire lors du conseil de révision en 1935. Il est célibataire. 


Les CDH vendeurs de l’humanité de Vitry, point rouge
Agrandissement
Sympathisant communiste, il est un vendeur régulier de l'Humanité avec le père Froment (1), fondateur des CDH de Vitry . 
Fichier du commissariat de Vitry
A ce titre il est connu des services de police : sur le registre du commissariat de Vitry, il est indiqué comme Militant notoire et son nom est accompagné de deux croix rouges soulignées (XX). Ses deux frères Raymond (XX) et José figurent sur le même registre (fiches et registre établis en octobre 1940 par le commissariat de Vitry : lire l’article du blog Le rôle de la police française dans les arrestations des 45000 de Vitry).
Son frère aîné Louis, qui a été mobilisé, est fait prisonnier en juin 1940. Dès le début de l’Occupation Angel Martin fait partie d'un triangle communiste clandestin avec Alphonse Benoit.
Il imprime des tracts et des papillons sur une ronéo Gestetner cachée dans leur cave au 11 rue Dubois. Il les distribue avec son frère cadet Raymond.
Se sentant surveillé, Angel déménage seul cette ronéo - quelques jours avant son arrestation - dans une cabane de jardin chez des amis immigrés espagnols, rue de la Gaité. Son frère José rapporte qu'il était armé. D’après lui, Angel pense avoir été suivi à vélo par le patron de café du coin alors qu’il transportait la ronéo.
Le 22 avril 1941, Angel Martin est arrêté avec son frère Raymond (2), par des gendarmes de Vitry pour "détention de matériel d’impression (Gestetner) et brochures communistes"
Inculpés par le commissaire de police de Vitry d’infraction au décret du 26 septembre 1939 portant interdiction des organisations communistes. Angel et Raymond Martin sont mis à disposition du Procureur, retenus au Dépôt de la Préfecture en attente de jugement. 


Ecrou de la Santé
Angel est écroué à la Santé le 23 avril 1941 (n° 10.33-2), son frère au quartier des mineurs de Fresnes (2) puis à la Maison centrale de Poissy à l’issue de leur jugement.
Angel Martin est condamné le 4 juillet à 10 mois de prison et cent francs d’amende et son frère à 6 mois par la 15ème chambre correctionnelle de Paris en application des décrets du 26 septembre 1939 .
Angel Martin est écroué à Fresnes (n° d’écrou 93.21), puis à la Maison centrale de Clairvaux. 
Pendant sa détention dans ces deux prisons, il écrit à sa mère (lettres officielles et clandestines : il réussira à faire passer onze lettres depuis Clairvaux, expliquant la vie en cellule, donnant des conseils à José pour le jardin. Il mentionne également l’arrestation des avocats communistes qui défendent les emprisonnés politiques et mentionne Vianney et Pitard (3). Il recommande que Raymond aille se réfugier chez leur oncle à sa sortie de Poissy).
Il quitte Fresnes le 27 juillet 1941 pour être transféré à la maison d’arrêt de Clairvaux. Lire dans le blog La Maison centrale de Clairvaux.
Son frère José obtient un droit de visite à Clairvaux. Ce sera la dernière fois qu'il verra Angel. 
Le 13 février 1942, le préfet de l’Aube reçoit des autorités allemandes d’occupation l’ordre de faire transférer Angel Martin et cinq autres détenus de Clairvaux au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122).
Angel Martin et ses camarades y arrivent le 24 février. Il reçoit le matricule 3635, affecté au bâtiment A8. Il y retrouve des vitriots « Si on n’y mange pas mieux, on n’est pas avec des bandits et voleurs : ce n’est que des copains, j’en ai vu au moins vingt de Vitry… ». Il cantine avec 7 autres internés pour le partage des colis.
Programme des cours à Compiègne
Il participe aux actions collectives organisées par la Résistance du camp pour maintenir le moral des internés et venir en aide aux plus démunis. Lire : Le "Comité" du camp des politiques à Compiègne
Il assiste avec sérieux aux cours de mathématiques et de géographie (4). José Martin qui a récupéré les livres sur lesquels son frère a beaucoup étudié dit qu’il était fier de participer à ces cours « lui qui disait de lui qu’il était un gars tout à fait ordinaire ». Il partage ses colis avec un groupe de sept camarades. Il envoie des nouvelles à sa mère soit clandestinement (par l’intermédiaire de Monique Tardieu épouse de Gérard Tardieu), soit en utilisant les cartes officielles.
Le 27 avril, il annonce à sa mère que sa chambrée a été transférée au bâtiment A10.
Le 12 mai 1942, il écrit « on a fait une équipe de basket  avec le fils de Louis du Fort, Daniel et Emile, et çà marche bien, ils ont la forme et moi aussi (le fils de Louis est Jean Hernando, un voisin et ami, Daniel sans doute Daniel Germa. « passe le bonjour à Carmen » (la sœur de Jean Hernando).
Le 2 juin « le vent a enlevé la moitié du toit ».
Le 16 juin (carte officielle) : « je viens d’apprendre la grave maladie qui a emporté le pauvre Victor. Cela a dû faire un drôle de coup à sa famille, ainsi qu’à vous et surtout aux copains ».
Le 20 juin (lettre passée clandestinement) : « J’ai appris que l’on a fusillé le pauvre Victor, il y a deux mois. Cela m’a fait un drôle de coup, car un ami comme lui, ça touche quand même. Enfin, encore un à venger ! Faites-vous les interprètes auprès de ses frères pour moi » (Victor Ruiz habitait 33 rue de Choisy. Il avait 25 ans. Il est fusillé à Nantes le 23 avril 1942, inhumé dans la semi-clandestinité sous sépulture anonyme dans le cimetière de Grandchamp-des-Fontaines).
Le 24 juin 1942, Angel Martin écrit : « Chère Maman, je suis en bonne santé, et chanceux d’avoir passé, ainsi que les copains, sans dégât au travers du bombardement de cette nuit ». Il s’agit du bombardement de représailles effectué par les allemands au lendemain de l’évasion par un souterrain de 19 internés, responsables communistes. Lire : 22 juin 1942 : évasion de 19 internés
Le premier juillet dans un billet sorti clandestinement : « Depuis quelque temps, il y a du remue-ménage ici, car 19 copains sont partis ; peut-être en verrez-vous un. Et hier, on a passé une visite et il court le bruit que l’on va aller travailler en Allemagne… ».


Mot du 6 juillet 1942 jeté sur le ballast
Le 6 juillet 1942, à Châlons-sur-Marne, depuis le wagon qui l’emporte vers Auschwitz, il lance un mot qu’il a commencé à Compiègne et terminé au cours du trajet. Il indique à sa mère l'itinéraire suivi.
Elle recevra, comme toutes les familles, la carte-formulaire du Frontstallag 122, leur indiquant que « le détenu a été transféré dans un autre camp ».
Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à la déportation de 14 vitriots, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Angel Martin est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des 45000. Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Dessin de Franz Reisz, 1946
Angel Martin est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45844 » selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. 
Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks).
Affecté à Birkenau, Angel Martin y meurt le 30 août 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz et destiné à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 784).
Un arrêté ministériel du 10 novembre 1994 appose la mention Mort en déportation sur son acte de décès, paru au Journal Officiel du 11 janvier 1995, porte la mention « décédé en 1942 à Auschwitz (Pologne) ». On sait que dans les années d'après-guerre, l’état civil français a fixé des dates de décès fictives à partir des témoignages de rescapés (ici Frédéric Ginolin), afin de donner accès aux titres et pensions aux familles des déportés. Il serait souhaitable que le ministère prenne désormais en compte les archives du camp d’Auschwitz emportées par les Soviétiques en 1945, et qui sont accessibles depuis 1995 (certificats de décès de l’état civil d’Auschwitz, documents officiels allemands, établis par les médecins du camp d'Auschwitz, à la mort d'un détenu) ou les informations consultables sur le site internet du © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau. Voir l’article : Les dates de décès des "45000" à Auschwitz.
Angel Martin est reconnu « Mort pour la France »  le 6 juillet 1949, homologué comme adjudant au titre de la Résistance Intérieure française et à ce titre « Déporté politique ».
Le 23 mai 1945, Frédéric Ginolin rescapé parisien qui était avec lui à Claivaux atteste de son décès à la FNDIRP.
Son nom est honoré sur la plaque située place des martyrs de la Déportation à Vitry, inaugurée à l’occasion du 50ème anniversaire de la déportation : 6 juillet 1942, premier convoi de déportés résistants pour Auschwitz - 1175 déportés dont 1000 otages communistes - Parmi eux 14 Vitriots.
Son nom est aussi inscrit sur le monument situé place des Martyrs de la Déportation à Vitry : A la mémoire des Vitriotes et des Vitriots exterminés dans les camps nazis.

  • Note 1 : Paul Froment,  adjoint au maire de Vitry, déchu de son mandat le 29 février 1940 pour appartenance au Parti communiste. Dans un rapport du 25 mai 1941, la police estimait qu’il participait aux activités du Parti clandestin, aux distributions de tracts, à la diffusion de matériel de propagande. Arrêté en mars 1941 malgré son âge, il est condamné à 18 mois de prison. Il est interné à Fresnes, Poissy, Compiègne. Déporté à Dachau, il est mort à Bergen Belsen le 19 janvier 1945 : il avait 70 ans.
  • Note 2 : Raymond, arrêté par la gendarmerie de Vitry pour le même chef d’accusation qu’Angel (détention de matériel d’impression (Gestetner) et brochures communistes), est jugé en même temps que son frère. Il est incarcéré à la maison centrale de Poissy où il subit de terribles brimades.
  • Note 3 : Compiègne le 19 septembre 1941 "des soldats sont venus chercher 3 camarades : Pitard, Hajje et Rolnikas" (cahier de Claude Chassepot). Le 19 septembre 1941 à 20 heures, trois soldats allemands viennent chercher Michel Rolnikas, Antoine Hajje et Georges Pitard. Les trois avocats communistes seront fusillés le lendemain au Mont Valérien avec 12 autres résistants dont 7 militants communistes. Les internés de Compiègne apprennent la nouvelle par les journaux, le lundi 22 septembre. ("Triangles rouges à Auschwitz", pages 95/96). 
  • Note 4 : Pour Georges Cogniot, le doyen du camp - et responsable de la Résistance communiste clandestine du camp -, il ne faut pas perdre son temps : des cours sont organisés chaque jour et l’on retrouve parmi les noms des professeurs plusieurs dirigeants communistes connus, et parmi eux plusieurs seront déportés dans le convoi du 6 juillet 1942, tels Georges Varenne, Yves Jahan, Marcel Boubou, Bonifet, Le Bigot. La photo de l’emploi du temps de René Roux est issue de la collection du Musée de la Résistance Nationale de Champigny, présentée au Musée de Compiègne.
Sources
  • Témoignages et documents de son frère José (Certificat de présence à la Santé, à Compiègne, lettre du convoi, avis de départ de Compiègne daté du 16 juillet 1942, démarche auprès de la Croix-Rouge allemande, certificat de décès et avis de décès, photos).
  • Cassette audio : témoignages de José Martin, enregistrée par mes soins au cours d’un pèlerinage à Auschwitz en mai 1987.
  • © Fiches de police des commissariats d’Ivry et Vitry. Musée de la Résistance Nationale : mes remerciements à Céline Heytens.
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en avril 1992 .
  • Le Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom édition 1997.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.La Résistance à Vitry, brochure édité peu de temps après la Libération par la municipalité, sans date. 
  • De l’occupation à la Libération, témoignages et documents, brochure éditée par la Ville de Vitry-sur-Seine, pour le 50ème anniversaire de la Libération, Paillard éd. 1994. © Photo de la porte d’entrée du camp d'Auschwitz : Musée d’Auschwitz-Birkenau.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès destinés à l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • © Site Internet Mémorial-GenWeb.
  • © Site Internet Légifrance.gouv.fr
  • © Les plaques commémoratives.
Biographie complétée en mars 2014 (rédigée en 2003), par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942, Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). *Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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