L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


VILLIERS Stanislas


Stanislas Villiers est né le 19 janvier 1889 à Villemanoche (Yonne). Il est le fils de Marie Angeline Villiers, 22 ans, vigneronne et d’Achille Villiers, 24 ans, également vigneron, son époux.
Stanislas Villiers est appelé au service militaire de 1909 à 1912 (matricule 202). A sa libération, il habite au 181 bis rue du Faubourg Saint-Denis à Paris 10ème. Il a déclaré  comme profession au conseil de révision « cultivateur charretier ». Il est décrit ainsi sur son livret matricule militaire : « cheveux châtains, yeux bleu clair, front fuyant moyen, nez busqué. 1m 72 ». Il a une instruction primaire développée : « degré d’instruction niveau 3 ».
Le 5 juillet 1914, date qui correspond à son rappel aux armées, il habite au 70 rue des Poissonniers à Paris 18ème. A la déclaration de guerre le 3 août 1914, il est mobilisé au 153ème Régiment d’Infanterie. Son régiment est engagé dès les premiers combats de la bataille de la Marne. Ce sont ensuite les batailles dites « de la course à la mer » (Picardie, Somme). 

Bataille d'Oppy
Alors que le deuxième bataillon « sest porté au pont d’Oppy » (@ Mémoire des hommes, journal de marche du 153ème), Stanislas Villiers est blessé le 2 octobre 1914 à Oppy (Pas-de-Calais), « par éclat d’obus et balles aux deux jambes, région lombaire et œil gauche » (registre matricule). « Il avait perdu un œil, gazé, les reins affectés » écrit André Clipet.
Il est vraisemblablement fait prisonnier au cours de ces opérations, car on lit sur son livret matricule : « captivité B.D.G, C.D. du  2-10-14 au 1-10-15  (captivité, blessure de guerre, campagne double (pour le calcul de la pension) ce qui signifie qu’il est alors sur le front ou dans la zone des armées), puis « captivité CS (calcul comme campagne simple pour la pension) du 2-10-15 au 3-7-17 ». Le 26 juillet 1917 il est cité à l’ordre du régiment : « bon gradé d’une belle attitude au feu. A brillamment participé à la défense d’une position violemment attaquée et a été blessé au cours de l’action. Perte de l’œil gauche ». Il reçoit la médaille militaire avec croix de guerre avec palmes.
On lit sur son livret matricule « CS (campagne simple) du 31-7-1917 au 8-9-1918 », date de sa libération du service armé. Il est versé dans la réserve au 153ème RI de Troyes. Il est ensuite classé comme AS(2) au 360ème RI de Neufchâteau. Puis Stanislas Villiers est indiqué comme ES (équipe sanitaire) à E de F 6 rue Chauchat, le 9 mai 1924).

Le réseau ferré de l'ECFM
Stanislas Villiers habite alors au 135 avenue du Pont d’Epinay. Il est embauché comme aiguilleur à l’ECFM de Gennevilliers (société d'Éclairage, Chauffage et Force Motrice).  

 jeton seulement valable dans nos usines
Cette usine de 58 hectares située sur les bords de Seine possédait un réseau ferré de 24 km. Elle emploie 2000 ouvriers avant la première guerre mondiale.
Stanislas Villiers épouse Louise Eugénie Loisard le 22 février 1919 à Epinay-sur-Seine. Il habite alors au 8 rue Quetigny à Epinay-sur-Seine.
Il épouse en secondes noces Edwige, Emilie Meunier le 25 octobre 1924 à Epinay-sur-Seine.
Stanislas Villiers est père d’une fille, Ghislaine.
Selon André Clipet, il est adhérent à l’ARAC, militant syndicaliste et membre du Parti communiste.

l'Humanité du 13 mai 1935
Stanislas Villiers est élu conseiller municipal d’Epinay le 12 mai 1935, sur la liste de Joanny Berlioz (1). « Pour la première fois, un conseil municipal de gauche, communiste prenait place à la Mairie » (André Clipet).
Selon le Maitron, il est embauché comme machiniste à la Société des transports en commun de la région parisienne (STCRP). Toutefois les archives de la RATP n’ont pas trouvé à ma demande de dossier à son nom (ce qui ne signifie pas pour autant qu’il n’y ait pas travaillé), mais de plus André Clipet ne mentionne pas cette embauche. Les deux précisions qu’il ajoute vont plutôt dans le sens d’une carrière à l’ECFM, par ailleurs bastion syndical : « Il est révoqué en 1939, mais il est vite réintégré après une campagne de protestations et d’arrêts de travail de ses camarades » et « le 23 août 1979 les gaziers de Gennevilliers ont donné le nom de Stanislas Villiers à leur restaurant d’entreprise ».

Le Figaro mars 1940
Pendant la « Drôle de guerre », il habite au 7 rue Leguillon à Epinay-sur-Seine. Il est déchu par le conseil de Préfecture de son mandat électif - comme les 22 autres élus communistes de la ville - le 29 février 1940.
Stanislas Villiers est arrêté le 26 juin 1941 à la demande du commissaire de police d’Epinay qui le soupçonne "de se livrer à la propagande communiste clandestine". Il est arrêté « par l’inspecteur de police Chapelain, qui sera plus tard dénoncé comme traitre à la radio de Londres et exécuté à Saint-Denis par des policiers patriotes, et le policier « B… » tous deux habitant Epinay » (André Clipet).
Son arrestation s’inscrit dans le cadre d’une grande rafle concernant les milieux syndicaux et communistes. En effet, à partir du 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, les Allemands arrêtent plus de mille communistes avec l’aide de la police française (nom de code de l’opération : «Aktion Theoderich»). D’abord amenés à l’Hôtel Matignon (un lieu d’incarcération contrôlé par le régime de Vichy) ils sont envoyés au Fort de Romainville, où ils sont remis aux autorités allemandes. Ils passent la nuit dans des casemates du fort transformées en cachots. Et à partir du 27 juin ils sont transférés vers Compiègne, via la gare du Bourget dans des wagons gardés par des hommes en armes. Ils sont internés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht, camp destiné à l’internement des «ennemis actifs du Reich», alors seul camp en France sous contrôle direct de l’armée allemande. 
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».

Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Stanislas Villiers est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Son numéro d’immatriculation lors de son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Lire dans le blog le récit du premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale". Le numéro « 46195  » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, ne saurait être considéré comme sûr en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il ne figure plus dans mon ouvrage Triangles rouges à Auschwitz.
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Aucun des documents sauvés de la destruction ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz, ne nous permet de savoir dans quel camp il est affecté à cette date, ni sa date de décès.

Dessin de Franz Reisz, 1946
Un arrêté ministériel du 18/11/1987 paru au Journal Officiel du 29/01/1988 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur ses actes et jugements déclaratifs de décès. Cet arrêté corrige le précédent qui indiquait mort le 7 juillet 1942 à Compiègne) mentionne une date fictive : décédé le 12 juillet 1942 à Auschwitz, soient les 5 jours prévus par les textes en cas d’incertitude quant à la date réelle de décès à Auschwitz.
Cet arrêté est l’aboutissement des longues démarches entreprises par sa fille Mme Ghislaine Villiers à la Libération pour obtenir un nouveau jugement déclaratif de décès. En effet écrit-elle en janvier 1982 au Patriote Résistant qui publie sa lettre,  bien que reconnu « Mort pour la France » le jugement déclaratif de 1948 indiquait qu’il était mort à Compiègne le 7 juillet 1942. Elle décrit les « dialogues » qu’elle eut avec le juge (« prouvez-moi qu’il a bien été déporté à Auschwitz »), certaine qu’elle est de la déportation de son père, puisqu’ayant reçu - comme toutes les familles des déportés du convoi du 6 juillet - la carte de la Kommandantur de Compiègne informant que son père était « déporté sur un camp de travail en Allemagne ». A la suite du courrier envoyé par la FNDIRP auprès du directeur du Musée d’Auschwitz, Kazimierz Smolen confirmait qu’il n’y avait pas de trace du nom de Stanislas Villiers dans les archives. Néanmoins ces démarches conjointes furent prises en compte par le ministère qui modifia l’arrêté de 1948.
Cinq autres spinassiens ont été déportés à Auschwitz dans le même convoi : René Dufour, Fernand Godefroy, Ernest Gourichon, Henri Pernot, Maurice Sigogne,.
Le nom de Stanislas Villiers est inscrit sur le monument « aux morts pour la France » de la commune. Et figurait sur la plaque apposée sur l'ancienne usine GDF de Gennevilliers, 178 avenue Marcel-Paul (ancienne avenue du Pont-d'Épinay).
  • Note 1 : Joanny Berlioz est né le 7 juillet 1892 à Saint-Priest (Isère), mort le 18 mars 1965 à Paris ; professeur de langues vivantes (anglais, allemand) dans les Écoles primaires supérieures et les Écoles normales ; journaliste ; militant communiste des Vosges, de la Loire, de Côte-d’Or et de la Seine ; membre du comité central de 1925 à 1959 ; maire d’Épinay-sur-Seine (1935-1940, 1945-1947), conseiller général de la deuxième circonscription de Saint-Ouen (1935-1940), député de la sixième circonscription de Saint-Denis (1936-1942), et de l’Isère (1945-1946), sénateur de la Seine (1948-1958). On lira sa longue biographie dans le Maitron.
Sources
  • Archives en ligne de l’Yonne, état civil et livret matricule.
  • @ Oppy : Bundesarchiv_Bild_146-1974-051-22,_Frankreich,_Oppy,_Zerstörungen
  • André Clipet (1904-1999), militant communiste d’Epinay, membre du Comité local de Libération a connu les 6 déportés d’Epinay et a rédigé des notes manuscrites pour chacun d’eux, transmises le 21 janvier 1988 à André Montagne par Mme Ghislaine Villiers, fille de Stanislas Villiers. André Clipet est également l’auteur d’un ouvrage, Épinay-sur-Seine, son histoire, impr. Boudin, Paris, 1970.
  • Liste des déportés d’Epinay (29 février 1945).
  • Le Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom édition 1997. Edition informatique 2013.
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
Biographie mise à jour en février 2014. Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées du  blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com * Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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