L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


BERNARD Pierre, Camille


Matricule « 45227 » à Auschwitz

Pierre Bernard est né le 20 octobre 1906 à Paris (15ème).
Il est domicilié au 63 rue de la Croix Nivert à Paris (15ème) au moment de son arrestation.
Il est marié, père d’un enfant. Métallo, il travaille comme traceur aux ateliers Alsthom de Saint-Ouen (Société générale de constructions électriques et mécaniques Alsthom Saint-Ouen). Pierre Bernard est syndiqué à la CGT depuis 1934. Il est délégué du personnel suppléant à partir de 1936. Les grèves de 1936 et de 1938 sont particulièrement suivies chez Alsthom. Il adhère au Parti communiste en 1936, et il est membre de la cellule de l’usine.
Le 5 mai 1940, il est arrêté pour « propagande communiste », comme le seront plusieurs militants de l’usine (1). Son domicile est perquisitionné en vain. Il est relaxé. Mais il a perdu son travail : il est inscrit au fonds de chômage du 1er au 22 juillet 1940.
Pierre Bernard est à nouveau arrêté le 5 décembre 1940 à la suite d’une  dénonciation pour « distribution de tracts communistes ». Ecroué à la Maison d’arrêt de la Santé en attente de jugement, il obtient un non-lieu le 18 février à la suite de la rétractation de son accusateur. Il n’est toutefois pas libéré et mais vraisemblablement envoyé à la Maison d’arrêt de Poissy (« en attente qu’une place soit disponible à Aincourt »), comme ce fut le cas de plusieurs autres détenus.

CSS d'Aincourt
En effet, le 17 janvier 1941, c’est le préfet de Seine-et-Oise, Marc Chevalier, et non celui de la Seine, qui ordonne son internement administratif en application de la Loi du 3 septembre 1940 (2). Pierre Bernard fait partie d’un groupe de 24 militants communistes conduits le jour même au “centre de séjour surveillé” (CSS) d’Aincourt. Lire dans le blog Le camp d’Aincourt.
On trouve à propos de lui des commentaires du commissaire Audrey (directeur du CSS d’Aincourt) laissant penser qu'il aurait renoncé à ses convictions politiques, ce qui se seraient accompagnées de meilleures conditions de vie au camp (il effectue des corvées et des travaux de jardinage chez le médecin du camp à partir de la mi-juillet 1941). Si ceci n’est pas impossible (plusieurs ouvrages ont insisté sur le rôle d’Audrey pour diviser les internés communistes d’Aincourt, en particulier en favorisant la propagande gitonniste (3) on ne peut y porter aveuglément foi, tant les formulations employées par Audrey correspondent aux termes conditionnels des demandes de libération. En tout état de cause Pierre Bernard ne figure pas sur la liste des détenus ayant adhéré au POPF en vue d’une libération.
Le 9 mai 1942, à la demande des autorités d’occupation, Pierre Bernard est transféré au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) au sein d’un groupe d’une quinzaine d’internés venant d’Aincourt ou de Mantes.
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».

Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Pierre Bernard est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Pierre Bernard est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45227» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"

Immatriculation, 8 juillet 1942
Sa photo d’immatriculation (4) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Aucun des documents sauvés de la destruction ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz, ne nous permet de savoir dans quel camp il est affecté à cette date
Pierre Bernard est mort à Auschwitz le 13 octobre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 79 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau) où il est mentionné avec ses dates, lieux de naissance et de décès, avec l’indication « Katolisch » (catholique).

© Dessin de Franz Reisz
Un arrêté ministériel du 18/12/2007 paru au Journal Officiel du 12/01/2008 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur ses actes et jugements déclaratifs de décès. Cet arrêté qui corrige le précédent qui indiquait mort le 6 juillet 1942 à Compiègne) mentionne néanmoins encore une date erronée : décédé le 11 juillet 1942 à Auschwitz, soient les 5 jours prévus par les textes en cas d’incertitude quant à la date réelle de décès à Auschwitz. Il serait souhaitable que le ministère prenne désormais en compte par un nouvel arrêté la date portée sur son certificat de décès de l’état civil d’Auschwitz, accessible depuis 1995 (Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau). Lire dans le blog l’article expliquant les différences de dates entre celle inscrite dans les «Death books» et celle portée


Pierre Bernard a été déclaré « Mort pour la France » et homologué comme « Déporté politique ».
Son nom est cité dans livre « mémoires d'usine, mémoires d'avenir. Alsthom savoisienne, usine de Saint-Ouen-électricité ». Il a été  déclaré "mort pour la France" et homologué "Déporté politique" le 21/09/53.
  • Note 1 : Parmi la trentaine d’ouvriers, cadres et ingénieurs d’Alsthom Saint-Ouen déclarés « morts pour la France » à la Libération, André Sigonney est fusillé au Mont Valérien le 26 août 1941 et plusieurs sont déportés et meurent en déportation, comme Henri Lefèvre (matricule « 45763 » à Auschswitz, dans le même convoi que Pierre Bernard).
  • Note 2 : La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l'internement de "tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique". Les premiers visés sont les communistes.
  • Note 3 : Gitton, secrétaire national à l’organisation, rompt avec le Parti communiste à la signature du Pacte germano soviétique. Il crée le POPF, proche de la «Révolution nationale». «Il voulait rassembler les dissidents communistes autour de lui et se fixa comme une priorité absolue la libération d'un maximum d'internés après, s'entend, les avoir récupérés. (…) Quant au directeur du camp d'Aincourt il comprit le parti qu'il pouvait en tirer. En février 1941 il recevait dans son bureau les amis (internés) de «Gitton, Clamamus, Doriot» et entretint des contacts réguliers avec Gitton et Capron (…). Le POPF suscita ainsi, avec le soutien du chef de camp, une véritable dissidence parmi les internés d'Aincourt. Effectivement, les tensions furent très importantes au sein du camp et les nombreux indicateurs permirent de démanteler trois directions communistes clandestines(…). Le résultat était là : selon un rapport en forme de bilan, le chef d'Aincourt estimait, en février 1942, à quelque 150 le nombre de membres du POPF, soit 13 % des internés passés par le camp. En outre, la moitié des signataires de la première «Lettre ouverte aux ouvriers communistes» du POPF et le cinquième de la seconde étaient des anciens du camp. On mesure l'ampleur de la fracture, même si les déclarations de reniement méritent d'être nuancées à l'aune du marché implicite. En fait, la libération obtenue au prix d'un reniement officiel et du soutien des gittonistes ne déboucha que pour une petite minorité sur un engagement au sein du POPF" (Denis Peschanski, in La France des camps).
  • Note 4 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, vice-président de l'Amicale d'Auschwitz, qui me les a confiés. 
Sources 
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche et  dossier individuel consultés consultés en octobre 1993.
  • Archives du CSS d'Aincourt aux Archives départementales des Yvelines, cotes W.
  • Denis Peschanski, in La France des camps, p. 515 à 517.
  • Archives de la Préfecture de police de Paris, Cartons occupation allemande, BA 2374. 
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche et  dossier individuel consultés consultés en octobre 1993.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Photo d'immatriculation à Auschwitz : Musée d'état Auschwitz-Birkenau / © collection André Montagne.
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
Biographie mise à jour en janvier 2014 à partir de la notice rédigée en 2002 par Claudine Cardon-Hamet pour l’exposition de Paris de l’association «Mémoire vive». Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). *Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com. Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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