L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


GIRARD André


André Girard le 8 juillet 1942
Matricule « 45603 » à Auschwitz

André Girard est né le 16 avril 1906 à Allery (Somme). Il est le fils de Louise Leblond et de François Girard son époux.
Il est marié avec Yvonne. Le couple a une fille, Nicole, qui nait le 21 décembre 1934. Ils habitent au moment de son arrestation au 43 rue de Paris à Neuilly-sur-Marne (devenue rue Emile Cossonneau(1) le 27 octobre 1944).
André Girard @ BAVCC
André Girard travaille à l'usine Sanders (caisses enregistreuses) de Gentilly (Seine / Val-de-Marne), 48/50 rue Benoit Malon, où il est ajusteur. 

La section syndicale Sanders
Il participe activement aux actions de la section syndicale CGT particulièrement active (au point d’être citée à deux reprises par le « Populaire » en 1938, au moment des protestations contre les atteintes aux 40 heures et contre les décrets lois Daladier-Reynaud : 6 septembre 1938 et 18 novembre 1938). 
Le Populaire 18 nov. 1938
L’usine métallurgique est surnommée « la maison rouge » à Gentilly.
André Girard est un membre connu du Parti communiste (source préfecture de Police, 18 mai 1951).
Il est mobilisé au 260ème Régiment d’Infanterie de Lons-le-Saulnier de septembre à décembre 1939. Il est ensuite « affecté spécial » à la Maison Demaria Lapierre et Mollier (mécanique et appareils photographique) à Lagny, puis chez Sanders, comme ajusteur (enquête de la Préfecture de police pour l’attribution du titre de Déporté résistant, le 18 mai 1951).
Selon une attestation des FTPF (30 avril 1947), il s’est engagé dans la Résistance au début de 1941. Affecté à un groupe de sabotage, il prend part à plusieurs actions de sabotage.
André Girard est arrêté à son domicile par des inspecteurs français des Brigades spéciales (BS-1) chargés de la répression anticommuniste, le 11 février 1942.
Son nom a été communiqué à la police française par un membre de la direction de l'usine Sanders, qui le considérait comme l'un des meneurs de la grève du 9 février.
Une note blanche du 20/10/1954 des Renseignements généraux le concernant est conservée au BAVCC à Caen : elle reprend les éléments de l’enquête de 1951.
Commémoration 2012 @ Feuille d'or
On y lit « A la suite d’un arrêt de travail survenu le 9 février 1942 aux Etablissements « Sanders » (machines à écrire) 48 et 50 rue Benoît Malon à Gentilly (Seine), où il travaillait comme ajusteur, M. Girard a été convaincu d’avoir colporté des mots d’ordre et d’être à la base de cet incident. En outre, il avait été signalé comme militant communiste par la direction des Etablissements Sanders.
D’autre part son nom figurait sur une fiche saisie au siège du Parti communiste lors de la dissolution de ce parti en septembre 1939.
En conséquence, il a été arrêté par nos services le 11 février 1942 à l’intérieur des établissements précités et interné administrativement (en application du décret du 18 novembre 1939) au camp de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir) et il a été pris en charge le 16 avril suivant par les autorités allemandes ».
« Douze autres ouvriers sont arrêtés par les agents du commissariat de Gentilly, après cet arrêt de travail d’un quart d’heure du 9 février 1942 décidé pour protester contre le rejet par la direction du cahier de revendications déposé quelques jours plus tôt, cahier qui portait sur les salaires et l'exercice des libertés syndicales, à l'usine Sanders de Gentilly. Les Renseignements généraux ont été avertis par le directeur et son adjoint, et un membre de la maîtrise leur fournit la liste de ceux qu'il suppose être les "meneurs". Ils sont incarcérés pendant quatre mois au Dépôt, puis envoyés au camp d'internement français de Voves (Eure-et-Loir) sur décision d’internement administratif du Préfet de police de Paris. Neuf d'entre eux, qui avaient été fichés par les R.G. depuis plusieurs années en tant que "militants actifs et propagandistes", sont retenus comme otages et déportés à Auschwitz. Seul, Francis Joly en reviendra » (2).

Le camp de Voves @ VRID
Le 16 avril 1942, à 5 h 50, un groupe de 60 militants «détenus par les Renseignements généraux» est transféré de la permanence du Dépôt au camp de Voves (Eure et Loir), convoyés par les gendarmes de la 61ème brigade. Ce camp (Frontstalag n° 202 en 1940 et 1941) était devenu le 5 janvier 1942 le Centre de séjour surveillé n° 15. 
Dans deux courriers en date des 6 et 9 mai 1942, le chef de la Verwaltungsgruppe de la Feldkommandantur d’Orléans envoie au Préfet de Chartres deux listes d’internés communistes du camp de Voves à transférer au camp d’internement de Compiègne, à la demande du commandement militaire en France. 
André Girard figure sur la première liste : sur les deux listes d’un total de cent neuf internés, 87 d’entre eux seront déportés à Auschwitz. Le directeur du camp a fait supprimer toutes les permissions de visite afin d’éviter que les familles assistent au « prélèvement » du premier groupe de 81 communistes pris en charge par l’armée d’occupation. 
La prise en charge par les gendarmes allemands s’est effectuée le 10 mai 1942 à 10 h 30 à la gare de Voves. Le directeur du camp écrit « Cette ponction a produit chez les internés présents un gros effet moral, ces derniers ne cachent pas que tôt ou tard ce sera leur tour. Toutefois il est à remarquer qu’ils conservent une énergie et une conviction extraordinaires, en ce sens que demain la victoire sera pour eux. Il indique également « ceux qui restèrent se mirent à chanter la «Marseillaise» et la reprirent à trois reprises ». 

Au camp allemand de Compiègne, André Girard reçoit le matricule « 5735 ». Il est déporté comme otage communiste à Auschwitz, le 6 juillet 1942. Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
André Girard est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45603» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz(3)
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. Compte-tenu de son métier d’ajusteur, il est ramené à Auschwitz I. Affecté au
Block 10 A, André Girard est désigné le lendemain pour le Kommando Schlosserei (Serrurerie).
Le 30 septembre, il entre à « l’hôpital » d’Auschwitz (le Block 20), en même temps que Raymond Gaudry. Il en sort et il est transféré au Block 21 A.
Le 3 février 1943, il entre à nouveau à « l’hôpital » du camp.
Dessin de Franz Reisz, 1946
André Girard meurt à Auschwitz le 14 février 1943 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 348 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau) où il est nommé avec ses dates et lieux de naissance et de décès, son numéro matricule, et la mention « Katolisch »).
Ce certificat porte comme cause du décès « Sepsis bei Phlegmone » (Septicémie à phlegmon, symptôme d’angine). L’historienne polonaise Héléna Kubica explique comment les médecins du camp signaient en blanc des piles de certificats de décès avec «l’historique médicale et les causes fictives du décès de déportés tués par injection létale de phénol ou dans les chambres à gaz». Lire dans le blog : Des causes de décès fictives. Ses camarades Joly et Martin ont témoigné de sa mort dans cette période.
André Girard est déclaré « Mort pour la France » et homologué comme « Déporté politique ». Il reçoit le grade de sergent au titre de la Résistance intérieure française.
Après la libération le Comité d’épuration de l’usine Sanders est à l’origine d’un procès qui se termine par l’acquittement des deux membres de la direction auteurs de la dénonciation (audience du 10 mai 1946).
Le nom d’André Girard figurait sur la plaque commémorative apposée par le personnel de la Sanders dans le hall de l'usine Sanders avant son transfert à Massy (elle devient N.C.R. « National Cash Register ») et la cellule du Parti communiste de l’entreprise portait son nom.
Un monument est érigé au cimetière par la Municipalité de Gentilly à la mémoire des « Neuf de la Sanders ». Un texte est gravé sur le monument et une stèle a été déposée à sa base par des anciens des Etablissements Sanders. Une plaque commémorative a été érigée en leur honneur par la Municipalité à l’angle de la rue Benoît Malon et de l’avenue Paul Vaillant-Couturier.
70 ans après, jour pour jour, un hommage solennel est rendu à ceux de la Sanders le 11 février 2012(4).
Manifestation annoncée dans le bulletin municipal et dont un article du Parisien rend compte : « Georges Abramovici, mort pour la France », « Marcel Baudu, mort pour la France », « René Salé, mort pour la France » (…). Le représentant des anciens combattants égrène l'un après l'autre les noms des ouvriers syndicalistes déportés dans les camps nazis. Samedi, 80 personnes environ ont participé à Gentilly à une cérémonie pour les 70 ans de ceux qu'on a appelé « les résistants de la Sanders ». 
Le 11 février 1942, treize ouvriers de cette usine métallurgique, située rue Benoît-Malon, ont été arrêtés par la brigade spéciale BS1, spécialisée dans la lutte contre les communistes, pour avoir mené une grève… d'un quart d'heure. Huit d'entre eux seront déportés à Auschwitz-Birkenau à l'été 1942, et un seul survivra aux camps de concentration. Soixante-dix ans jour pour jour après ce terrible épisode qui reste gravé dans la mémoire militante, les associations (6) et la municipalité communiste de Gentilly ont tenu à leur rendre hommage. Après une cérémonie devant le monument aux résistants déportés du cimetière de Gentilly, les familles, les amis et les élus se sont rendus sur l'ancien site de la Sanders, où une plaque a été installée, avant une lecture de texte devant le monument aux morts place Henri-Barbusse.
  • Note 1 : Né le 22 octobre 1893 à Paris (XVe arr.), Emile Cossonneau est mort le 11 décembre 1943 ; militant communiste ; maire de Gagny (1935-1940) ; conseiller général du canton du Raincy (1935-1940) ; élu député de la 3e circonscription de Pontoise le 3 mai 1936 (Le Maitron). Il est arrêté, condamné et transféré en Afrique du Nord. Libéré le 5 février 1943 par les Alliés, il regagne. Son avion fut abattu dans la nuit du 10 au 11 décembre 1943 alors qu’il rejoignait la France.
  • Note 2 : Citation in « Triangles rouges à Auschwitz », chapitre « Les causes d’arrestations ». Francis Joly, submergé d'amertume pour avoir vainement tenté d'obtenir la condamnation de celui qu'il considère comme responsable de son arrestation, allant de dépression en cure de sommeil, sans travail, désespéré, met fin à 45 ans à des souffrances qu'il ne peut plus maîtriser.
  • Note 3 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées : elles avaient été cachées par des membres de la Résistance intérieure du camp pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. Elles été retrouvées à la Libération et conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, vice-président de l'Amicale d'Auschwitz qui me les a confiés. 
  • Note 4 : A l’initiative de la municipalité, des associations « Mémoire vive des 45000 et 31000 », la « Compagnie de la Feuille d’or », « Lire et faire lire » et les élèves de 3ème du collège Rosa Parks de Gentilly.
Sources
  • Fichier central des archives des ACVG.
  • Témoignages de Francis Joly et Maurice Martin, 18 septembre 1945.
  • Attestation des FTPF, 30 avril 1947.
  • @ André Girard, Photo BAVCC et Mairie de Gentilly 9 juillet 1993.
  • Photographies des 8 de la Sanders communiquées par courrier le 9 juillet 1993 par le service Archives-Documentation de Gentilly. 
  • Photo de la section syndicale Sanders (non datée), in @ Bulletin municipal Vivre à Gentilly, janvier 2012, p.19.
  • Brochure éditée en 1944, "l'exaltante histoire des fusillés de Gentilly".
  • Appareil photo Demaria-Lapierre et Mollier ; caisse enregistreuse Sanders (@ forum).
  • Registres des Morts d'Auschwitz.
Biographie mise à jour en octobre 2013 à partir de la notice succincte que j’avais préparée à l'occasion du 60ème anniversaire du départ du convoi (publiée dans la brochure éditée par le Musée d’histoire vivante de Montreuil). Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées du  blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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