L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


VORGER-LEVANT Albert, Auguste


Albert Vorger-Levant @ Généanet
Matricule « 46202 » à Auschwitz

Albert Vorger-Levant est né le 19 mai 1905 à Bagnolet (Seine / Seine-St-Denis). Il est le fils de Marie, Barbe Laforce, 37 ans et de Victor Emmanuel Vorger-Levant, 36 ans, son époux.
Au moment de son arrestation Albert Vorger-Levant habite au 102 rue Marceau à Montreuil-sous-Bois (Seine / Seine-St-Denis).
Il épouse Marcelle Belin le 29 octobre 1927. Elle est blanchisseuse. Ils ont deux enfants : Robert qui nait en 1930 et Micheline, qui nait en 1933.
Ouvrier métallurgiste, Albert Vorger-Levant travaille comme affûteur-outilleur aux Usines Citroën du quai de Javel à Paris. Il y côtoie Henri Gorgue (1).
Délégué CGT, il est gréviste en 1931 et il est membre de la cellule d'entreprise du Parti communiste.
Albert Vorger-Levant est arrêté le 10 mai 1941, à son domicile, et il est inculpé d’infraction au décret du 26 septembre 1939 pour « distribution de tracts ». Il est retenu au Dépôt de la Préfecture de police le 12 mai. On a trouvé chez lui « 40 carnets, de 10 tickets chacun, de l'Union des Comités populaires d'anciens combattants de la banlieue-Est » (fiche du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains / BAVCC).
Albert Vorger-Levant est incarcéré à la Maison d’arrêt de la Santé en attente de son jugement. Il se trouve alors dans la division des droits-communs et dans la même cellule que Pierre Demerlé de Courbevoie et Léon Pêcheux (2). Ensemble, ils demandent à être placés au « régime politique ».
Le procès d’Albert Vorger-Levant a lieu le 21 mai 1941 devant la 12ème chambre du tribunal correctionnel de la Seine et il est condamné à une peine de prison. Selon sa fiche au BAVCC, cette peine est de 7 mois. Cette même fiche indique qu’Albert Vorger-Levant a fait appel de la sentence et que celle-ci a été aggravée en appel à 10 mois de prison, le 9 août 1941. Albert Vorger-Levant est écroué à la Maison d’arrêt de Fresnes (n° d’écrou 3245). Sa demande de pourvoi en cassation est rejetée le 18 décembre 1941 (BAVCC).
Toutefois on constate que sa durée effective d’emprisonnement a été de 7 mois et 17 jours. Il est donc possible que le document du pourvoi en cassation ait été mal recopié par le Ministère des Anciens combattants dans les années d’après-guerre et que sa peine ait été ramenée à 7 mois le 18 décembre 1941. S’il n’y a pas eu erreur de transcription, cela peut signifier qu’il a bénéficié d’une remise de peine eu égard à sa situation familiale (il est en effet père de deux enfants âgés de 8 et 11 ans). Le Préfet de police de Paris a néanmoins décidé de son internement administratif (3) en application de la Loi du 3 septembre 1940 et conformément aux recommandations allemandes de septembre 1941.
A sa levée d'écrou, le 27 décembre 1941, Albert Vorger-Levant est donc ramené à la Conciergerie. Il n’est pas libéré et son internement administratif est signé par le Préfet de police de Paris François Bard (notes 3 et 3 bis) et il est conduit au camp de Rouillé (4), le 3 janvier 1942.

Le camp de Rouillé @ VRID
Albert Vorger-Levant fait partie d’un groupe de 50 internés administratifs (38 internés politiques (RG) et 12 indésirables (PJ) transférés du dépôt vers le « CSS » de Rouillé. Un avis du 31 décembre stipule les conditions de ce transfert : Ils seront conduits en autocars par la rue Sauvage jusqu’à la gare d’Austerlitz, où ils pourront pénétrer jusqu’à la voie 23 au train de voyageurs n° 3. Le chef du convoi disposera d’une voiture avec 10 compartiments. Le départ est fixé à 7h55, l’arrivée à Rouillé à 18 h 51, après un arrêt de 45 minutes à Poitiers.
Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au commandant du camp de Rouillé une liste de 187 internés qui doivent être transférés au camp allemand de Compiègne (Frontstallag 122).
Le nom d’Albert Vorger-Levant (n° 182 de la liste) y figure et c’est au sein d’un groupe de 168 internés (5) qu’il arrive au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) le 22 mai 1942. La plupart d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet. 
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».

Les wagons de la Déportation
Albert Vorger-Levant est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Albert Vorger-Levant est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «46202» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"

Dessin de Franz Reisz
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. Aucun des documents sauvés de la destruction ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz, ne nous permet de savoir dans quel camp il est affecté à cette date.
Albert Vorger-Levant meurt à Auschwitz le 14 août 1942, d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 1280 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau) où il y est indiqué avec ses dates et lieux de naissance et de décès, avec la mention « Katolisch ».
Un arrêté ministériel du 24 octobre 2001 paru au Journal Officiel du 9 décembre 2001 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur les actes et jugements déclaratifs de décès d’Albert Vorger-Levant.
Le témoignage de compagnons de déportation a incité le Ministère à inscrire une date probable de décès « mort le 15 août 1942 à Auschwitz ».
Depuis plusieurs années, lors des journées de la déportation (24 ou 25 avril), l'association "Mémoire vive des convois des 45 000 et des 31 000 d'Auschwitz Birkenau", la section montreuilloise de la FNDIRP, les Associations montreuilloises des Anciens Combattants et Victimes de Guerre et la Fondation pour la Mémoire de la Déportation rendent hommage aux déportés montreuillois de ces deux convois (source section du PCF).
  • Note 1 : Henri Gorgue embauché en 1930 chez Citroën où il apprend le métier de traceur-serrurier. Il  est élu « délégué syndical des ouvriers d’entretien ». En 1933, il est licencié de chez Citroën pour fait de grève.
  • Note 2 : Léon Pêcheux ou Pochaux est déporté aux camps de Buchenwald puis de Dora par le convoi du 14 août 1944. Il meurt à Ellrich le 3 février 1945.
  • Note 3 : L’internement administratif a été institutionnalisé par le décret du 18 novembre 1939, qui donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, « des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Il est aggravé par le gouvernement de Vichy fin 1940. La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l'internement administratif de "tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique". Les premiers visés sont les communistes.
  • Note 3 bis : Pendant l’Occupation, les policiers utilisent toujours le terme de « Dépôt » en lieu et place de Maison d’arrêt et de justice (Santé ou Fresnes) !
  • Source : Ministère de la Justice (2006).
  • Note 4 : Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. In site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.
  • Note 5 : Dix-neuf internés de la liste de 187 noms sont manquants le 22 mai. Cinq d’entre eux ont été fusillés (Pierre Dejardin, René François, Bernard Grimbaum, Isidore Pertier, Maurice Weldzland). Trois se sont évadés (Albert Belli, Emilien Cateau et Henri Dupont). Les autres ont été soit libérés, soit transférés dans d’autres camps ou étaient hospitalisés.
  • Note 6 : Les déportés se retrouvent à quarante-cinq, cinquante, soixante ou plus, dans les wagons de marchandises qui, pour avoir servi au transport des troupes, portent encore l'inscription : 40 hommes - 8 chevaux en long. Des wagons sales, au plancher recouvert par deux à trois centimètres de poussière de ciment ou de terre, avec, pour seule ouverture, une petite lucarne grillagée ou bardée de barbelés, près de laquelle les plus souples réussissent à se glisser. Au centre, un gros bidon ayant contenu du carbure dont l'odeur déjà les incommode. (« Triangles rouges » prologue. Photo wagon @ Mémorial de Langeais)
Sources
  • Archives des ACVG (Caen et Val de Fontenay 1992).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Archives de la Préfecture de police de Paris, Cartons occupation allemande, BA 2374. 
  • Archives départementales du Val-de-Marne, Maison d’arrêt de Fresnes.
  • Archives du Centre de documentation juive contemporaine : XLI-42, liste de détenus transférés du camp de Rouillé vers celui de Compiègne en mai 1942.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • © Généanet : Arbre d’Isabelle, Sarah Vorger-Levant et photo d’Albert Vorger-Levant.
  • © Photo de wagon à Auschwitz, in Bulletin de l’Amicale des déportés tatoués du convoi du 27 avril 1944.
  • Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
Biographie mise à jour en août 2013 à partir de la notice succincte que j’avais préparée à l'occasion du 60ème anniversaire du départ du convoi publiée dans la brochure éditée par le Musée d’histoire vivante de Montreuil). Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées du  blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

1 commentaire:

Sarah Vole a dit…

Suis toujours touchée de relire le dernier parcours du grand-père...
I. Vorger-Levant