L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


TELLIER Marceau Gaston

Lettre d'Auschwitz de Marceau Tellier à son épouse

Matricule "46132" à Auschwitz

Marceau Tellier est né le 18 mai 1903 à Compiègne (Oise). Il est le fils d’Adélaïde, Irène Pillot, 17 ans, domestique et d’Albert, Emile Tellier, 25 ans, couvreur, son époux. Ses parents habitent au 89 rue de Paris à Compiègne.
Il habite 8 passage d'Enfer à Paris 14ème au moment de son arrestation.
Il épouse Germaine, Marie-Louise Beigneux le 10 septembre 1925 à Paris 12ème.
Marceau Tellier travaille comme plombier sanitaire pour une entreprise située rue Jules Chaplain, dans le 6ème arrondissement.
Il milite au Parti communiste et à la CGT et il est adhérent de l'Association des Amis de l'URSS.
Le 10 avril 1937, il épouse en deuxièmes noces à Paris 14ème Suzanne Rousseau.
Dès la dissolution du Parti communiste, il poursuit ses activités militantes au sein du Parti communiste clandestin.
Marceau Tellier est arrêté le 30 juillet 1941 par des policiers français en civil - « qui lui ont couru après » -, alors qu'il distribuait avec d'autres communistes des tracts à la porte des Usines Gnome-et-Rhône, porte d'Italie. Son épouse pense que plusieurs de ses camarades seront fusillés plus tard. Inculpé d’infraction au décret du 26 septembre 1939 (dissolution du Parti communiste) Marceau Tellier est emprisonné au Dépôt, puis à la Santé.
Marceau Tellier est jugé à Paris par la 14ème chambre correctionnelle et condamné à 6 mois d'emprisonnement qu'il purge à la maison centrale de Poissy à partir du 12 août 1941. Il y est affecté à l’atelier SG. Plomberie, numéro d’écrou 1840.
Lettre de la centrale de Poissy
Son épouse Suzanne Tellier a conservé une longue lettre de la Maison centrale de Poissy datée du 18 janvier 1942, dans laquelle son mari la remercie pour le colis et les lettres reçues. Il lui donne des conseils pratiques concernant l’approvisionnement en légumes. On y apprend qu’elle vit chez ses parents, car il a y eu une discussion sur sa participation au chauffage de la maison de son père (Suzanne Tellier contribue pour 100 kg de charbon). Une partie de la lettre est consacrée au froid, Marceau Tellier lui conseille de brûler un peu de bois « il faut quand même vivre un peu ».
Concernant les visites à Poissy, Suzanne Tellier écrit en 1971 : « Il était défendu de lui porter des colis, et ils étaient considérés comme des droits communs, pas à manger, et à cette époque il faisait très froid, pas de chauffage. Au parloir, un simple couloir, il fallait pour leur parler, crier, car tout le monde parle ensemble ».
Après la durée d’expiration de sa peine, il est parmi un groupe de 24 militants communistes qui sont transférés au Dépôt de la Préfecture de Paris le 13 février 1942, où il passe encore deux mois. En application de la loi du 3 septembre 1940, François Bard, préfet de police de Paris, signe son internement administratif (1) le 26 mars 1942 (numéro de dossier 407.433) pour le Camp de Séjour Surveillé de Voves (Eure-et-Loir).
Fichier des internés le 16 avril 1942 à Voves
Le 16 avril 1942, à 5 h 50, il fait partie d’un groupe de 60 militants « détenus par les Renseignements généraux » qui est transféré de la permanence du dépôt au CSS de Voves, groupe convoyé par les gendarmes de la 61ème brigade. Ce camp (Frontstalag n° 202 en 1940 et 1941) était devenu le 5 janvier 1942 le Centre de Séjour Surveillé n° 15. Il y reçoit le matricule « 109 ».
Dans deux courriers en date des 6 et 9 mai 1942, le chef de la Verwaltungsgruppe de la Feldkommandantur d’Orléans envoie au Préfet de Chartres deux listes d’internés communistes du camp de Voves à transférer au camp d’internement de Compiègne à la demande du commandement militaire en France.
Le nom de Marceau Tellier figure sur la première liste. Sur les deux listes d’un total de cent neuf internés, 87 d’entre eux seront déportés à Auschwitz. Le directeur du camp a fait supprimer toutes les permissions de visite afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes pris en charge par l’armée d’occupation. La prise en charge par les gendarmes allemands s’est effectuée le 10 mai 1942 à 10 h 30 à la gare de Voves. Le directeur poursuit Cette ponction a produit chez les internés présents un gros effet moral, ces derniers ne cachent pas que tôt ou tard ce sera leur tour. Toutefois il est à remarquer qu’ils conservent une énergie et une conviction extraordinaire en ce sens que demain la victoire sera pour eux. Il indique également ceux qui restèrent se mirent à chanter la «Marseillaise» et la reprirent à trois reprises.
Lettre de Compiègne
Marceau Tellier est transféré au camp allemand de Compiègne, Frontstalag 122, le 10 mai 1942. Il y reçoit le matricule « 5762 ». Il est affecté au  bâtiment C5, chambre XI.
Le 22 mai 1942, il écrit à son épouse qu’il est en bonne santé, qu’il espère qu’il en est de même pour elle et lui explique qu’il peut lui envoyer chaque mois deux cartes en franchise postale, et qu’il lui dira dans une prochaine lettre comment lui envoyer un colis.
Le 22 juin, il lui écrit qu’il a bien reçu sa lettre du 30 mai, qu’il commente avec humour en demandant des nouvelles de sa mère, du poulailler et du jardin. Il lui conseille de s’adresser à la Croix rouge pour obtenir des secours, et lui recommande qu’elle ne se « casse pas la tête pour le reliquat d’impôt ».
Depuis le camp de Compiègne, Marceau Tellier va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à cette déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Marceau Tellier est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45.000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Depuis le train, il jette une lettre sur le ballast, qui sera postée par des cheminots. Il y  annonce son départ probable pour l'Allemagne.
Marceau Tellier est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «46.132» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Nous en avons confirmation par les lettres qu'il enverra du Block 11 en 1943. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Son matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard. Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. 
Le 13 juillet : « Nous sommes interrogés sur nos professions. Les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et s'en retournent à Auschwitz I, ils sont approximativement la moitié de ceux qui restaient de notre convoi. Les autres, dont je suis nous restons à Birkenau où nous sommes employés pour le terrassement et pour monter des baraques appelées Block ». Pierre Monjault.
Marceau Tellier, compte tenu de sa profession revient à Auschwitz I, où il est affecté au Block 15.
Lettre du 3 octobre 1943
En application d’une directive de la Gestapo datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus des KL en provenance d’Europe occidentale la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres, Marceau Tellier, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz, reçoit en juillet 1943 l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille - rédigées en allemand et soumises à la censure - et de recevoir des colis contenant des aliments. Ce droit leur est signifié le 4 juillet 1943. Lire dans le blog : Le droit d'écrire pour les détenus politiques français. Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11
Suzanne Tellier reçoit deux lettres en allemand, écrites pour son mari et signées de sa main, depuis le Block 11 (datées du 3 octobre 1943 et du 17 octobre 1943).
Le 12 décembre 1943, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.
Le 3 août 1944, il est à nouveau placé en “quarantaine”, au Block 10, avec la majorité des “45000” d’Auschwitz I. Lire : Décembre 1942 : La Résistance à Auschwitz et la création du premier groupe français
Marceau Tellier fait partie du dernier groupe des survivants français qui soit resté à Auschwitz. Le 18 janvier 1944 ils sont évacués en direction de Mauthausen, d’abord à pieds, puis en wagons découverts.
Transport de déportés sous la neige, en wagons découverts
Aimé Oboeuf a raconté cette évacuation : « Dès la sortie du camp, nous voyons, des deux côtés de la route, les cadavres des déportés exécutés sur place (...). Nous avons marché plusieurs jours à pied jusqu'à la gare de Loslau, où nous avons embarqué sur des plates-formes à charbon, donc tout à fait découvertes. Nous sommes cent par wagon, il fait un froid intense. Impossible de bouger, de s'allonger ou de s'asseoir. Déjà, la longue marche depuis Auschwitz nous a épuisés. Dans le wagon, l'épuisement, le froid, la faim, la soif, le manque de place, déchaînent une véritable folie collective. Les morts sont nombreux. Je suis soutenu moralement par le grondement lointain de l'artillerie que je sais être celle de l'armée soviétique. Je sens la fin de la guerre proche et rassemble tout ce qui me reste de courage pour tenir. Après un voyage dont le trajet était sans cesse modifié par les bombardements, les encombrements, l'affolement général, la fuite et l'évacuation de tout ce qui pouvait l'être des territoires de la Silésie et de la Haute-Silésie, nous sommes arrivés au camp de Mauthausen. A l'ouverture des plates-formes, il y avait bien plus de cadavres que de survivants. Le qualificatif de « train de la mort » peut malheureusement être étendu à tous les trains d'évacuation d'Auschwitz ».
C'est au cours de cette évacuation que Marceau Tellier décède, sans que l'on connaisse précisément les circonstances de sa disparition. La date du 18 janvier 1945 a été retenue comme date de décès sur la base des témoignages de rescapés.
Un arrêté ministériel du 19 juillet 1999 paru au Journal Officiel du 28 octobre 1999, porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur les actes et jugements déclaratifs de décès de Marceau Tellier. Marceau Tellier est déclaré « Mort pour la France » (la mention est portée sur son livret de mariage écrit son épouse). Il est homologué dans la Résistance intérieure Française (RIF). Une plaque rappelle son souvenir à Morangis (Essonne) où résidait sa mère et son nom est inscrit sur le monument aux morts de la commune.
  • Note 1 : L’internement administratif a été institutionnalisé par le décret du 18 novembre 1939, qui donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, « des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Il est aggravé par le gouvernement de Vichy fin 1940. La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l'internement administratif de "tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique". Les premiers visés sont les communistes.
Sources
  • Questionnaire rempli par sa veuve le 10 octobre 1987.
  • Entretien téléphonique avec Suzanne Tellier.
  • Témoignages de rescapés (André Montagne, Eugène Garnier).
  • Revue d'Histoire du 14ème, n°29, p.71. Article de M. Cottard, février 1989.
  • Archives de la Préfecture de police, Cartons occupation allemande, BA 2374. 
  • Stéphane Fourmas, Le centre de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir) janvier 1942 - mai  1944, mémoire de maîtrise, Paris-I (Panthéon-Sorbonne), 1998-1999
  • © Site Internet Mémorial-GenWeb.
  • © Site Internet Légifrance.gouv.fr
  • © Site Internet Lesmortsdanslescamps.com
  • © Musée d'Auschwitz Birkenau. Wagons découverts utilisés pour le transport des déportés en janvier 1944.
Biographie mise à jour et installée en mai 2013 à partir de la notice rédigée en 2002 pour l’exposition de Paris de l’association «Mémoire vive» par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com  . Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

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