L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


JARDIN Victor, Auguste

12 juillet 1937 © archives définitives RATP


Matricule 45864 à Auschwitz

Victor Jardin est né le 9 février 1907 à Créteil (Seine / Val-de-Marne). Il habite au 288 rue Jean Jaurès, à Maisons-Alfort (Seine / Val-de-Marne) au moment de son arrestation.
Il est le fils d’Augustine Blaisot, née en 1885 et de Victor, Alphonse Jardin, né en 1877, tous deux maraîchers  domiciliés au 6 rue de Bonne à Créteil.
A seize ans, Victor Jardin est commis-maraîcher chez ses parents jusqu’à son service militaire (il est appelé le 13 mai 1927 et affecté à la 11ème compagnie, au 106ème RI stationné à Mourmelon). Il est rendu à la vie civile le 14 avril 1928.
« Victor Jardin travaillait alors à Charenton (Seine / Val-de-Marne) et vivait avec sa femme, couturière - qu’il avait épousée dans la commune le 5 novembre 1931 - et son fils né en 1933 » (Le Maitron).
Victor Jardin épouse en effet à Charenton Eva Meyrignac, couturière, le 5 novembre 1931. Le couple a un garçon, Roland, qui nait le 26 avril 1933. La famille vient habiter au 108 rue de Créteil à Maisons-Alfort.
Après son emploi de commis-maraîcher, Victor Jardin travaille comme livreur cycliste et motocycliste, puis comme chauffeur-livreur. Suit ensuite une période de chômage (on trouve son inscription au bureau de chômage, de mai 1934 à octobre 1935).
Militant communiste, Victor Jardin est élu Conseiller municipal sur la liste d'Albert Vassart(1) le 12 mai 1935 (en 18ème position sur 30). « L’assemblée municipale le désigna pour être délégué aux élections sénatoriales de 1935 » (Le Maitron).
Il habite à quelques numéros et dans la même rue que Pierre Monjault, avec lequel il militera dans la clandestinité, et qui sera lui aussi déporté à Auschwitz. Pierre Monjault, rescapé d’Auschwitz, se souvenait qu’ils avaient un jardin mitoyen.
En juillet 1936, Victor Jardin est convoqué pour une période d’exercices militaires à la 6ème section du COA (manutention) au camp de Mourmelon.
Le 11 mai 1937 Victor Jardin est embauché comme stagiaire « machiniste autobus » à la Société des transports en commun de la région parisienne (STCRP, la « TCRP ») (permis n° 615.847). Il obtient le titre de « receveur d’autobus » le 17 octobre de la même année (permis n° 97.266).

Le Panhard K-63B
A la même date, il est également receveur et machiniste sur Renault TN6 (11 mai 1937). Il peut conduire un « omnibus roue libre » à compter du 22 novembre 1937 et est affecté au dépôt de Saint-Mandé. Il est titularisé le 11 mai 1938. Il apprend à conduire le bus Renault PN (28 avril 1938) et le Panhard K-63B (25 avril 1938).
Victor Jardin est rappelé sous les drapeaux le 27 août 1939. Il est affecté au 6ème régiment Régional du Train (COA) cantonné à Metz, à la 956ème compagnie. A la mobilisation générale, le 6ème Train étant devenu centre mobilisateur, sa compagnie est affectée au 6ème Corps d’Armée.
Alors qu’il est à l’armée, Victor Jardin est suspendu de son mandat électif en octobre 1939, puis en est déchu par le Conseil de Préfecture, "pour appartenance au P.C." le 16 mars 1940. L’ancienne municipalité communiste de Maisons-Alfort, est en effet gérée depuis octobre 1939 par Francis Léon Mauge, ancien fonctionnaire de la Préfecture de la Seine, président de la « Délégation spéciale » après la suspension de son prédécesseur Albert Vassard et du Conseil municipal.
Le 16 juin 1940 sa compagnie est repliée à Sully-sur-Loire. Il est démobilisé le 17 août 1940. De retour à Maisons-Alfort, il reprend son service à la TCRP le 6 septembre. Et comme plusieurs anciens communistes maisonnais, il reprend contact avec ses camarades.
Pierre Monjault raconte : « Avec tous les camarades de ma section, nous avons commencé la propagande anti-allemands en cachette par des tracts et petits journaux, diffusions de lecture d'espoir et d'encouragements ». Ils font des inscriptions avec du goudron et accrochent une banderole place Galliéni «… Avec l'aide des camarades Rosenthal, Jardin, Rousseau et Marguerite Blangeot (2), nous avions fabriqué une banderole ("Nous Vaincrons") à l'aide de manches à balais et de boulons. Nous avions attaché des grappins avec des ficelles pour pouvoir tirer la banderole puis nous avons balancé le tout par dessus les fils électriques, au milieu de la place Gallieni. Le lendemain, il y avait une grande animation, les allemands arrivaient en hurlant, il fallut attendre dix heures du matin pour que la police et les pompiers retirent notre banderole ». A l’issue de cette action, Pierre Monjault est arrêté une première fois, tabassé, puis relâché faute de preuves. Il ne semble pas que Victor Jardin ait été arrêté en même temps que lui.
Victor Jardin est démis de ses fonctions le 21 avril 1941… Il est ensuite mis en « disponibilité spéciale ».

Interné à la caserne des Tourelles
Victor Jardin est arrêté le 12 juillet 1941, le même jour qu’Edmond Delaume, lui aussi agent de la STCRP ainsi que deux autres militants. Ils sont internés à la Caserne des Tourelles(3), boulevard Mortier.
Le 9 octobre 1941, en application de la Loi du 3 septembre 1940(4),  Victor Jardin et 19 autres internés des Tourelles est transféré au Centre de Séjour Surveillé de Rouillé(5), avec 40 autres militants alors détenus au Dépôt.
Il sera officiellement licencié de la STCRP le 29 novembre 1941 (mais sur sa fiche professionnelle, on peut lire au crayon bleu la mention « révoqué le 12 juillet 1941 », date de son arrestation

Tampon du FT 122
Le 9 février 1942, il fait partie d’un groupe de 52 internés communistes du camp de Rouillé qui sont remis aux autorités allemandes à leur demande, et transférés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Fronstalag 122), via Poitiers. 36 d’entre eux seront déportés à Auschwitz avec lui.
Sur la liste d'otages du camp de Rouillé devant être transférés à Compiègne le 22 mai 1942 (XLI 42) sur réquisition des autorités allemandes, son nom est barré. Il est indiqué en marge en Allemand et en Français : "transféré déjà à Compiègne"… Preuve que ces listes d’otages, si elles ne sont pas mises à jour comme nous avons pu le constater (quatre d’entre eux ont été exécutés, plusieurs ont été transférés à Poissy et deux à Compiègne, futurs déportés à Auschwitz), sont bien transmises aux directeurs des CSS dans le cadre de la « politique des otages ».   
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Victor Jardin est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.

Victor Jardin le 8 juillet 1942
Victor Jardin est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45420». En l’absence de références aux registres du camp, j’avais reconstitué ce numéro, compte tenu de l’ordre des listes alphabétiques. Il me semble pouvoir être validé après comparaison entre la photo d’immatriculation du déporté correspondant à ce numéro avec les photos d’embauche de Victor Jardin à la STCRP. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. Et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Aucun des documents sauvés de la destruction ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz, ne nous permet de savoir dans quel camp il est affecté à cette date. Pour Pierre Monjault, il est resté à Birkenau.
Victor Jardin est mort le 11 septembre 1942, d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 504 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau). Cependant l’arrêté ministériel du 10 octobre 1991 portant apposition de la mention Mort en déportation sur les actes de décès (paru au Journal Officiel du 28 novembre 1991), porte la mention « décédé le 14 août 1942 à Auschwitz (Pologne) ». Si dans les années d'après-guerre, l’état civil français a fixé des dates de décès fictives (souvent le 1er, 15 ou 30, 31 d'un mois estimé) à partir des témoignages de rescapés, afin de donner accès aux titres et pensions aux familles des déportés, il conviendrait que le ministère prenne désormais en compte les archives du camp d’Auschwitz emportées par les Soviétiques en 1945, et qui sont accessibles depuis 1995 (certificats de décès de l’état civil d’Auschwitz, documents officiels allemands, établis par les médecins du camp d'Auschwitz, à la mort d'un détenu) et les informations consultables sur le site internet du © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau.
Le 21 août 1944 des représentants communistes des FFI prennent possession de la Mairie de Maisons-Alfort et se constituent en « Délégation spéciale ».


Ils en nomment membres leurs camarades déportés, dont ils ignorent le sort, élus en 1935 : Bolze, Alphonse Bernhard, ainsi que Lucien Frichot, Henri Hureau, Marcel Nevraumont, Victor Jardin tous quatre déportés et  morts à Auschwitz.
Au centre bus de Lagny, 18 rue des Pyrénées, une première plaque était inaugurée solennellement le 25 août 1946, en présence de M. Langevin, directeur général de la CMP, et de Jean Thomasson, représentant le Comité de Libération du métropolitain, en présence de 11 drapeaux d’associations, syndicats et partis politiques.
A l’appel de chaque nom, un machiniste répond symboliquement. La plaque est dédiée « Aux agents des dépôts de Lagny, Saint-Mandé, Bastille morts pour la France ». Le nom d’Elie Gaudefroy, du dépôt de Lagny, lui aussi déporté à Auschwitz, y est également honoré.
La plaque a été refaite en 1967. On trouvera dans l’ouvrage «Le deuil en hommage : Monuments et plaques commémoratives de la RATP», de Noëlle Gérôme, de nombreuses informations et documents sur les commémorations d’après-guerre, dont une photographie de la cérémonie pré-citée.
  • Note 1 : Albert Vassart « ouvrier métallurgiste ; syndicaliste et militant communiste, secrétaire de la Fédération CGTU des Métaux, membre du comité central, du bureau politique et du secrétariat du Parti communiste ; conseiller général, maire de Maisons-Alfort (Seine, Val-de-Marne) ; secrétaire général de la Fédération des municipalités communistes ». Lire dans Le Maitron sa biographie complète, et notamment sa rupture avec la direction du P.c. en décembre 1939.
  • Note 2 : Pierre Monjault est déporté à Auschwitz dans le convoi des «45000», Marguerite Blangeot est arrêtée en 1943, déportée dans le convoi du 26 juillet 1943 à Ravensbrück. Elle meurt à Bergen Belsen en 1945.
  • Note 3 : La caserne des Tourelles : Ouverte d’abord aux Républicains espagnols, entassés par familles entières, aux combattants des Brigades internationales, interdits dans leurs propres pays. Les rejoignent de nombreux réfugiés d’Europe centrale fuyant la terreur nazie, des indésirables en tous genres, y compris, bien sûr, les « indésirables » français : communistes, gaullistes et autres patriotes (on ratissait large), juifs saisis dans les rafles, «droit commun» aux causes bien datées (marché noir) France Hamelin in Le Patriote Résistant N° 839 - février 2010.
  • Note 4 : L’internement administratif a été institutionnalisé par le décret du 18 novembre 1939, qui donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, « des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Il est aggravé par le gouvernement de Vichy fin 1940. La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l'internement administratif de "tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique". Les premiers visés sont les communistes.
  • Note 5 : Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. / In site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.
Sources
  • Archives définitives de la RATP, Maison de la RATP, dossier personnel de Victor Jardin. Remerciements à Mme Laurence Loy et Mr. Thiriau.
  • Association du Musée International des Transports Métropolitain.
  • Le Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom édition 1997. Edition informatique 2012. Edition papier, tome 31, page 158. Notice de Claude Pennetier.
  • Témoignage sur sa mort par Pierre Monjault.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Photo d'immatriculation à Auschwitz : Musée d'état Auschwitz-Birkenau / © collection André Montagne.
  • © Photo de wagon à Auschwitz, in Bulletin de l’Amicale des déportés tatoués du convoi du 27 avril 1944.
  • © Musée d'Auschwitz Birkenau. L'entrée du camp d'Auschwitz 1.
  • © Site Internet Mémorial-GenWeb.
  • © Site Internet Légifrance.gouv.fr
  • © Site Internet Lesmortsdanslescamps.com
  • Plaque commémorative in © Topic Topos.
  • © « Le deuil en hommage: Monuments et plaques commémoratives de la RATP », de Noëlle Gérôme. Créaphis, broché, paru le 01/10/1995.
Biographie mise à jour et installée en avril 2013 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 
Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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