L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


TOURTE Lucien


Matricule "46153" à Auschwitz

Rescapé

Lucien Tourte est né le 8 janvier 1899 à Saint-Pierre Chérignat (Creuse). Il habite au 6 rue Ernest Renan à Maisons-Alfort (Seine / Val-de-Marne) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marie Tourte, 20 ans, cultivatrice, demeurant à la Terrade, hameau de Saint-Pierre Chérignat.
Le 21 février 1920, Lucien Tourte épouse, au Blanc-Mesnil, Denise, Eugénie, Cyprienne Legrand.
Selon sa fiche matricule militaire Lucien Tourte mesure 1m 66, a les cheveux et les yeux marrons, le front moyen, le nez ordinaire et bouche petite, les lèvres minces, le menton saillant, le teint pâle et le visage plein. Il a un niveau d’instruction « n° 3 » pour l’armée (sait lire et écrire et compter, instruction primaire élevée).
Au moment du conseil de révision, il travaille comme tourneur pour métaux, puis tourneur pour électricité au Blanc-Mesnil où il habite. Conscrit de la classe 1919, Lucien Tourte aurait dû être mobilisé en 1918 comme tous les jeunes hommes de sa classe depuis la déclaration de guerre. Le conseil de révision l’ajourne en 1918 et il est reclassé avec la classe 1920. Il est appelé au service militaire le 18 mars 1920 et affecté le même jour au 87ème Régiment d’Artillerie, comme 2ème canonnier. Le 1er septembre 1921, il est transféré au 20 bataillon d’ouvriers d’artillerie. Le 1er mars 1922, il est mis en disponibilité, « certificat de bonne conduite accordé » et « se retire » avenue du Centre au Blanc-Mesnil. En juin 1923, le couple Tourte habite au 25 rue du Faubourg Saint Antoine à Paris 11ème.
Il est syndiqué et militant du Parti communiste.
En juillet 1927, ils habitent au Blanc-Mesnil, Villa des Pensées, rue Victorine.
Le 14 juin 1934, ils déménagent à Maison Alfort, au 6 rue Ernest Renan, où le couple sera domicilié jusqu’à l’arrestation de Lucien Tourte.
En 1937 Lucien Tourte travaille comme fraiseur chez Gnôme et Rhône, à Paris 13ème, 70 boulevard Kellerman. Pour l’armée, cet emploi le fait alors « passer » théoriquement dans la réserve de l’armée active, au 22ème BOA (bataillon d’ouvriers d’artillerie), en tant qu’« affecté spécial » (il serait mobilisé à son poste de travail en cas de conflit). Il côtoie dans cette usine Lucien GodardHenri Marti , Maurice Fontès et Marceau Tellier qui seront déportés avec lui à Auschwitz.
A la mobilisation générale de 1939, il est maintenu dans l’« affectation spéciale ». 
Il est considéré comme « démobilisé de fait » le 25 juin 1940.
Sous l'Occupation allemandee, Lucien Tourte travaille à " l’Union de l’électricité"  (UDE, secteur de Vitry-sur-Seine).
Le 6 rue Ernest Renan à Maisons-Alfor
Actif dans la clandestinité, c'est pour "détention de machine à polycopier et diffusion de tracts anti-allemands" que des policiers français l'arrêtent à son travail, le 27 décembre 1940, « ainsi que d‘autres camarades » dit son épouse, qui sera également arrêtée. Ceux-ci sont arrêtés à des dates différentes.
Lucien Tourte est inculpé d’infraction au décret du 26 septembre 1939 interdisant les organisations communistes. Il est écroué à la Santé le 29 décembre 1941 en attente de son jugement.
Le 29 avril 1941 il comparait devant la 12ème chambre du Tribunal correctionnel de la Seine avec une vingtaine d’autres militant(e)s, dont trois d’entre eux seront déportés avec lui à Auschwitz (René Caron, Martial Georget et Félix Vinet). Il est condamné à 15 mois d’emprisonnement. Il se pourvoie en appel.
Le 7 juin 1941, Lucien Tourte est écroué à la Maison d’arrêt de Fresnes. Le 28 juillet, sa peine d’emprisonnement est réduite pas la Cour d’appel.
Maquette du CSS Rouillé par Camille Brunier
A la date d'expiration normale de sa peine d'emprisonnement, il n’est pas libéré. Renvoyé au Dépôt de la Préfecture le 29 septembre 1941, le préfet de police de Paris, François Bart, a en effet ordonné son internement administratif au CSS de Rouillé en application de la Loi du 3 septembre 1940 (1). Lucien Tourte est détenu au Dépôt jusqu’à son transfert, le 9 octobre 1941 au camp de Rouillé (2), au sein d’un groupe de soixante communistes de la région parisienne (40 détenus viennent comme lui du dépôt de la Préfecture de Police de Paris et  20 viennent de la caserne des Tourelles).  
Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au directeur du camp de Rouillé une liste de 187 internés qui doivent être transférés au camp allemand de Compiègne (Frontstalag 122). Le nom de Lucien Tourte (n° 177 de la liste) y figure et c’est au sein d’un groupe de 168 internés (3) qu’il arrive au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) le 22 mai 1942. La plupart d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942. 
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Lucien Tourte est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Lucien Tourte est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «46153» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Ce matricule lui sera tatoué sur l’avant-bras gauche quelques mois plus tard.
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. 
Le 13 juillet : Nous sommes interrogés sur nos professions. Les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et s'en retournent à Auschwitz I, ils sont approximativement la moitié de ceux qui restaient de notre convoi. Les autres, dont je suis nous restons à Birkenau où nous sommes employés pour le terrassement et pour monter des baraques appelées Block (Pierre Monjault). Lucien Tourte, électricien de métier est ramené à Auschwitz I. Il est témoin de l'horreur au quotidien, décrite minutieusement par René Maquenhen (lire dans le blog, La journée-type d'un déporté d'Auschwitz.
La plupart des « 4500 » vont mourir dans les premiers mois de leur arrivée. A la fin de l'année 1942, ils ne sont plus que 220 survivants et 150 environ en mars 1943 !
En application d’une directive de la Gestapo datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus des KL en provenance d’Europe occidentale la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres, Lucien Tourte, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz, reçoit en juillet 1943 l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille - rédigées en allemand et soumises à la censure - et de recevoir des colis contenant des aliments. Ce droit leur est signifié le 4 juillet 1943. Lire dans le blog : Le droit d'écrire pour les détenus politiques français.
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11.  Le 12 décembre, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.
Le 3 août 1944, il est à nouveau placé en “quarantaine”, au Block 10, avec les trois quarts des “45000” d’Auschwitz pour être transférés vers d’autres camps (ce qu’ils ignorent). Un groupe de 31 est transféré le 28 août pour Flossenbourg, un autre groupe de 30 pour Sachsenhausen le 29 août 1944. Un troisième groupe de 30 quitte Auschwitz pour Gross-Rosen le 7 septembre.
D'Auschwitz, Lucien Tourte est transféré le 28 août 1944 à Flossenburg où il arrive le 31 août 1944 avec trente autres « 45000 ». Il y reçoit le matricule « 19906 ». Il est affecté au Kommando Altenhammer de Rochlitz le 27 octobre 1944, avec Georges Rousseau, (Ratisbonne Messerschmitt y a installé une usine de production pour construire le Messerschmitt BF 109).
Le 29 octobre 1944 il est transféré à Wansleben (près de Buchenwald) avec Georges Rousseau, où ils arrivent le 1er novembre où ils sont enregistrés : Lucien Tourte reçoit le matricule (n° 93425). 2000 détenus travaillent dans les anciennes mines à la fabrication de moteurs d'avions Junkers, de pièces pour les V1 et V2, de pompes pour les avions Messerschmitt. 
Le 12 avril 1945, Wansleben est évacué à marche forcée. Les "45 000" et leurs camarades vont contourner Halle par le nord. « À 5 heures du matin les détenus sont rassemblés. On leur distribue une soupe épaisse et grasse, et du pain, contrairement au régime extrêmement restreint habituel, ce qui aura pour beaucoup des conséquences désastreuses. Puis ils sont formés en colonne pour entamer une longue « marche de la mort », en direction de Dessau et Schönebeck. Vers 8 h, en queue de colonne, les retardataires, ceux qui ne peuvent plus avancer, commencent à être abattus. La marche se poursuit de nuit jusqu'à 5 h du matin, et cette longue errance dure jusqu'au 14, où les Allemands abandonnent la colonne de prisonniers près du village de Hinsdorf. Ce jour, un détachement de la 104ème division d'infanterie américaine Timberwolf, sous le commandement du général Terry Allen, libère le camp » (Wikipedia). André Gaullier et Maurice Rideau s'évadent le 13. Les autres « 45000 » sont libérés le 14 ou le 15 avril 1945 entre les villages de Quellendorf et de Hinsdorf. Lucien Tourte est libéré par la 7ème armée américaine le 14 avril 1945 (secteur de Halle).
Lucien Tourte regagne la France, via Sarrebourg, le 24 mai 1945. Il travaille alors comme mécanicien. Il est homologué dans la Résistance Intérieure Française au titre du « Front national pour la liberté et l’indépendance de la France », à partir de juillet 1940 (4).
Il est homologué « Déporté politique » le 27 septembre 1953.
Lucien Tourte meurt à Draveil (Essonne) le 18 janvier 1965.
  • Note 1 : L’internement administratif a été institutionnalisé par le décret du 18 novembre 1939, qui donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, « des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Il est aggravé par le gouvernement de Vichy en 1941. La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l'internement administratif de "tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique". Les premiers visés sont les communistes.
  • Note 2 : Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. / In site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.
  • Note 3: Dix-neuf internés de la liste de 187 noms sont manquants le 22 mai. Cinq d’entre eux ont été fusillés (Pierre Dejardin, René François, Bernard Grimbaum, Isidore Pertier, Maurice Weldzland). Trois se sont évadés (Albert Belli, Emilien Cateau et Henri Dupont). Les autres ont été soit libérés, soit transférés dans d’autres camps ou étaient hospitalisés.
  • Note 4 : Cette organisation de résistance est créée en mai 1941 sous le nom de « Front national pour la liberté et l’indépendance de la France » par le Parti communiste clandestin afin de rassembler en plus de ses militants déjà engagés dans la Résistance, d'autres résistants non communistes.  Dans la zone Sud, il porte le nom de « Front National pour la Libération de la France ». Ce mouvement était le plus souvent désigné sous son nom abrégé de « Front National », qui n’a rien à voir, bien évidemment, avec l’actuel parti politique d’extrême droite.
Sources
  • Témoignages de Maurice Rideau et Henri Marti (deux "45 000").   
  • Etat civil de Saint-Pierre Chérignat (11 janvier 1994).
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en décembre 1989 (Val de Fontenay).
  • CSS Rouillé : Liste du 22 mai 1942, transfert vers Compiègne (Centre de Documentation Juive Contemporaine XLI-42).
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen).
  • © Bulletin de l’Amicale Châteaubriant, Rouillé, Voves. Maquette du CSS Rouillé, œuvre de Camille Brunier, ancien Résistant, ancien menuisier, professeur d’atelier au Lycée de Vonours. 
  • Registres matricules militaires.
Biographie mise à jour et installée en mars 2013 (complétée en 2017) par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

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