L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


CARPENTIER René, Marcel



Matricule 45332 à Auschwitz

René Carpentier est né le 1er juin 1893, 3 rue aux Fromages à Crépy-en-Valois (Oise). Au moment de son arrestation, René Carpentier habite au 15 Grande Rue à Fresnes (Seine / Val-de-Marne).
Il est le fils de Marie, Julie Leclère, 41 ans, sans profession et de Charles, Alphonse Carpentier, 44 ans, ébéniste. Il est le cadet d’une famille de cinq enfants qui habitait auparavant au 1 rue Thiers. Famille composée de quatre frères (Gustave, Léon, Georges, René) et d’une sœur (Fernande).
En 1911, il vit avec ses parents au 74, Grande Rue à Saint-Sauveur (Oise) dans le quartier du Centre. René Carpentier apprend le métier d’ébéniste, qu’il exerce chez M. Clair. Son père et sa mère travaillent comme menuisiers chez Aulas à Crépy.
René Carpentier est ébéniste et habite à Saint-Sauveur (Oise) au moment du Conseil de révision.
Son registre matricule militaire nous apprend qu’il mesure 1m 81 (il est donc très grand pour l’époque), a les cheveux châtain, les yeux brun, le nez et la bouche moyens, le visage ovale. Il possède un niveau d’instruction n° 2 (possède une instruction primaire).
Conscrit de la classe 1913, il est incorporé le 26 novembre 1913 et est intégré au 5ème Régiment d’Artillerie le jour même, comme 2ème canonnier.
Après les combats d’avril 1915 pour reprendre la crête des Eparges (Meuse), René Carpentier est cité à l’ordre du jour n° 63 du commandant supérieur de la défense de la place de Verdun et gouverneur de Verdun (général de division Michel Henri Marie Coutanceau) le 21 avril 2015 « A servi la tourelle de 75 avec un grand zèle ». Il reçoit la croix de guerre avec étoile en vermeil.
Il passe au 6ème Régiment d’Artillerie à pied le 19 mars 1916. Il est brièvement hospitalisé à Toul pour problèmes gastriques au début de l’année 1916. Il reçoit une permission de 7 jours, puis rejoint son corps. Il est nommé brigadier le 9 mai 1917, maréchal des logis le 17 janvier 1918.
Le 19 septembre 1918, il passe au 155ème Régiment d’Artillerie à pied. Le 1er août 1919 il passe au 156ème Régiment d’Artillerie à pied.
Il est envoyé en congé illimité de démobilisation le 8 août 1919 (certificat de bonne conduite accordé). Il se retire alors à Saint-Sauveur.
Il épouse Madeleine, Marie Malessan (née le 5 février 1899 à Saint-Sauveur, décédée à Fresnes le 18 novembre 1969). Le couple a deux filles (Lucienne née en 1920 et Simone née en 1924). 
Le couple s’installe à Montmacq (Oise) en mai 1921 où habite la famille de la mère de René Carpentier (au 59 Grande Rue) et où naît Simone. 
Le couple vient s’installer à Fresnes en septembre 1923 au 15 grande rue à Fresnes (Seine / Val-de-Marne).
En juillet 1930, ils sont à nouveau à Saint-Sauveur et en août de la même année, retour à Fresnes (même adresse).
René Carpentier adhère au Parti communiste en 1933. Il est candidat du Parti communiste aux élections municipales de 1935. Il est élu aux élections partielles des 27 juin et 4 juillet 1937 sur la liste de Maurice Catinat (1).
Front Rouge du 19 juin 1937
Le « Front rouge » du 19 juin 1937, périodique du Parti communiste qui présente les candidats communistes « Des vieux habitants de Fresnes, des travailleurs honnêtes » le présente ainsi : « Carpentier René. Ebéniste syndiqué, membre du parti depuis 1933. Candidat du Parti aux élections municipales de 1935».
A la déclaration de guerre de 1939, René Carpentier, père de famille de deux enfants, est placé le 1er septembre 1939 dans la classe de mobilisation la plus ancienne (article 58 de la loi du 31 mars 1928) et n’est donc pas mobilisé.
Le conseil municipal de Fresnes est suspendu par le décret Daladier du 4 octobre 1939 « jusqu'à la fin des hostilité » et remplacé par une « délégation spéciale » (2).
René Carpentier est déchu de son mandat le 9 février 1940, par le conseil de préfecture en application de la Loi du 21 janvier 1940 (3). Lire dans le blog La municipalité communiste élue de Fresnes élue en 1937 décimée par Vichy et l'occupant nazi.
René Carpentier est arrêté par la police française le 8 octobre 1940 en application du décret du 18 novembre 1939. Trois jours avant, douze autres membres du Conseil municipal déchu en 1940, et trois militants communistes de la commune avaient été arrêtés dans la grande rafle (4) organisée, avec l’accord de l’occupant, par le gouvernement de Pétain à l’encontre des principaux responsables communistes d’avant-guerre de l'ancien département de la Seine. 210 élus, cadres du parti et de la CGT sont ainsi arrêtés. Sept anciens conseillers municipaux de Fresnes et trois autres de ses camarades Fresnois seront déportés avec lui vers Auschwitz le 6 juillet 1942, comme otages communistes.
Après deux jours passés au dépôt, René Carpentier est interné le 11 octobre au camp de «séjour surveillé» d’Aincourt ouvert spécialement, le 5 octobre 1940, par le gouvernement de Vichy pour y enfermer les communistes arrêtés (son n° de dossier : 81.349). Lire dans le blog Le camp d’Aincourt .
Fontevraud : les "cages à poules"
Le 4 décembre 1940 il est transféré avec une centaine d’internés d’Aincourt, dont Eugène Degdier à la Maison centrale de Fontevraud (Maine-et-Loire), considérée comme la centrale pénitentiaire la plus dure de France, avec celle de Clairvaux. Quatre-vingt militants communistes - emprisonnés à Fresnes, la Santé ou Poissy avant la fin de la guerre, où il purgeait de lourdes peines de prison - y ont été incarcérés depuis juin 1940, devant l’avancée allemande. Il y côtoie Henri Asselineau qui sera déporté avec lui à Auschwitz, Gaston Bernard, Fernand Alby (maire du 13ème à la Libération), Lucien Chapelain (maire adjoint communiste de Bondy), qui seront également déportés dans des camps de concentration allemands et qui témoigneront de la dureté du régime pénitentiaire à Fontevraud.
Clairvaux, la salle de discipline
Par arrêté du 8 janvier 1941, il est à nouveau transféré le 20 janvier à la Maison centrale de Clairvaux (Aube). Lire dans le blog La Maison centrale de Clairvaux
Le 26 février 1941, le préfet de l’Aube reçoit du préfet de police de Paris les renseignements qu’il a sollicités sur les prisonniers internés dans son établissement le 20 janvier, via Aincourt et Fontevraud. Pour René Carpentier, les Renseignements Généraux ont écrit « ex conseiller municipal communiste de Fresnes, participait très activement à la propagande clandestine ».
René Carpentier est transféré au « camp de séjour surveillé » de Rouillé (5) le 26 septembre 1941 avec Eugène Degdier dans un groupe de 56 internés de Clairvaux. Ils y arrivent le 27.
Le 9 février 1942, il fait partie d’un groupe de 52 internés communistes qui sont remis aux autorités allemandes à leur demande, et transférés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Fronstalag 122), via Poitiers. 36 d’entre eux seront déportés à Auschwitz avec lui. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
René Carpentier est déporté depuis Compiègne à destination d’Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
René Carpentier est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45332» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. La photographie anthropométrique correspondant à ce numéro d’immatriculation a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. Elle a été identifiée par un rescapé de son convoi.
René Carpentier meurt à Birkenau le 27 août 1942, d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 158).
Un arrêté ministériel du 12 juillet 2007 paru au Journal Officiel du 7 août 2007, porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur les actes et jugements déclaratifs de décès de René Carpentier. Mais il comporte une date erronée : « décédé le 15 octobre 1942 à Auschwitz (Pologne) ». Il serait souhaitable que le ministère prenne en compte, par un nouvel arrêté, la date portée sur son certificat de décès de l’état civil d’Auschwitz, accessible depuis 1995. Lire dans le blog l’article expliquant les différences de dates entre celle inscrite dans les «Death books» et celle portée sur l’acte décès de l’état civil français) Les dates de décès des "45000" à Auschwitz.
Le 24 août 1944 lors de la séance en Mairie qui consacre la « Libération de Fresnes et la reprise des pouvoirs par l’ancienne municipalité et Comité local de Libération », Maurice Catinat est désigné à l’unanimité comme président. Les membres du Comité local de Libération décident de céder leur place au conseil à leurs collègues internés et déportés au fur et à mesure de leur rentrée (décision conforme à l’esprit du gouvernement d’Alger). René Carpentier est indiqué : interné et déporté en Allemagne.
Son nom est inscrit sur le monument aux morts de la commune, dans le cimetière communal, et sur la plaque commémorative dans le hall de la mairie de Fresnes : « Hommage du conseil municipal et de la population de Fresnes à leurs conseillers municipaux victimes de la barbarie Nazie. Le 11/11/1945 ».

  • Note 1 : Aux élections du 12 mai 1935 la liste d’Unité d’action antifasciste est élue. Maurice Catinat est désigné comme premier adjoint. Mais, le conseil de la préfecture annule l’élection au conseil le 26 juin 1935. « Maurice  Catinat conduisit alors à un succès total une liste de vingt-trois candidats communistes aux élections municipales partielles des 27 juin et 4 juillet 1937. Il remplaça Arthur Tellier dans les fonctions de maire. Solidaire du Parti communiste lors du Pacte germano-soviétique, Catinat fut envoyé en séjour surveillé le 19 décembre 1939 »  (Le Maitron, notice signée Jean Maitron et Claude Pennetier).
  • Note 2 : Le gouvernement Daladier promulgue un décret le 4 octobre 1939, en application de l'article 3 du décret du 26 septembre précédent, qui suspend les conseils municipaux à majorité communiste élus dans 27 communes de la Seine et 34 en Seine-et-Oise "jusqu'à la fin des hostilités" et les remplace par des « délégations spéciales ».
  • Note 3 : La loi de déchéance du 21 janvier 1940 stipule dans son article 1 «Tout membre d'une assemblée élective qui faisait partie de la Section Française de l'Internationale Communiste, visée par le décret du 26 septembre 1939, portant dissolution des organisations communistes, est déchu de plein droit de son mandat, du jour de la publication de la présente loi, s'il n'a pas, soit par une démission, soit par une déclaration, rendue publique à la date du 26 octobre 1939, répudié catégoriquement toute adhésion au Parti Communiste et toute participation aux activités interdites par le décret susvisé ».
  • Note 4 : « PC. La répression s'est exercée avec des moyens accrus. En effet, à la suite de démarches pressantes faites auprès de l'autorité occupante, la préfecture de police a pu obtenir qu'il ne soit pas mis obstacle à l'application des décrets-lois des 18 novembre 1939 et 3 septembre 1940 ». Rapport des Renseignements généraux du 7 octobre 1940.
  • Note 5 : Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. (site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé).
Sources
  • © Archives en ligne de l’Oise (état civil et recensements) et Registres matricules militaires de l’Oise en ligne.
  • Plaquette-souvenir éditée par la municipalité de Fresnes.
  • Recherches menées en 1973 et 1974 par Roger Pélissou, rescapé du convoi du 6 juillet 1942, qui vint habiter Fresnes à la Libération. Il a fait reproduire la photo de René Carpentier par la © FNDIRP.
  • Souvenirs de René Denizou, fils de Géry Denizou.
  • Témoignages de Maurice Catinat, arrêté le 5 octobre 1940, ancien maire, d’Auguste Monjauvis et de Roger Pélissou.
  • Archives de la Préfecture de police, Cartons occupation allemande, BA 2374. 
  • Le Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom édition 1997. Edition informatique 2012.
  • Mémoire de maîtrise d’Histoire sur Aincourt d’Emilie Bouin, juin 2003. Premier camp d'internement des communistes en zone occupée. dir. C. Laporte. Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines / UFR des Sciences sociales et des Humanités.
  • Délibération du 24 août 1944, photocopie fournie par Maurice Catinat (21 avril 1993).
  • Photo de la fête des Ecoles 1938 : remise à Roger Pélissou (45957) par Georges Galbrun.
  • © Site Internet Légifrance.gouv.fr
  • © Site Internet Lesmortsdanslescamps.com
  • © Photo séance de punition à Clairvaux, collection Henri Manuel, Musée national des Prisons, ministère de la Justice.
  • Photo d'immatriculation à Auschwitz : Musée d'état Auschwitz-Birkenau / collection André Montagne.
  • © Photo de wagon à Auschwitz, in Bulletin de l’Amicale des déportés tatoués du convoi du 27 avril 1944.
  • © Musée d'Auschwitz Birkenau. L'entrée du camp d'Auschwitz 1.
Biographie rédigée en février 2007, installée en novembre 2012, complétée en octobre 2015 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

1 commentaire:

POULET Bernard a dit…

Merci pour ce témoignage émouvant et poignant.
j'habite Saint-Sauveur et René Carpentier était le frère de mon grand-père maternel Georges Carpentier.
Ce texte comble les manques que la mémoire familiale avaient laissé dans mon esprit d'enfant de l'après guerre.
La précision de cette biographie est remarquable et mérite d'être soulignée.