L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Le "Comité" du camp des "politiques" à Compiègne



Les premiers prisonniers politiques arrivent au Frontstallag 122 de Compiègne le 27 juin 1941 (1)  à la suite des rafles opérées par les Allemands à la suite de l’attaque de l’Union Soviétique 5 jours auparavant.
Dès leur arrivée à Compiègne, les communistes mettent en place une organisation en « triangles », dont la direction est d'abord assurée par Georges Cogniot, agrégé d’Allemand, ancien rédacteur au journal l'Humanité, et l'avocat Michel Rolnikas. Affaibli par la maladie, Georges Cogniot s'entend avec Rolnikas pour que celui-ci dirige "le travail politique" et devienne le Lagerältester (« doyen du camp »).

Cours d'allemand par Michel Rolnikas
Sous leur impulsion la direction communiste clandestine se donne deux objectifs : maintenir le moral et la combativité des internés et améliorer leurs conditions de détention. Le 19 septembre 1941, Michel Rolnikas est emmené pour être fusillé le lendemain, comme otage (2), au Mont-Valérien. Georges Cogniot devient alors Lagerältester et la direction du triangle de direction du Parti communiste clandestin est composée avec lui de Georges Varenne et de Roger Poujol ancien instituteur à Petit-Couronne (il sera déporté à Buchenwald en 1943).
Maurice Rideau, rescapé du convoi, raconte les feintes parties de belote qui cachent des réunions entre responsables de la Résistance clandestine : « elles se tenaient dans la chambrée de Georges Varenne, avec Yves Jahan et deux autres camarades. Un cinquième faisait le guet ».

Emploi du temps des cours
Pour assurer la vie interne du camp des politiques, un « Comité » officiel est mis en place. Celui-ci s'occupe de l'application des règlements, de la caisse de solidarité, de l’organisation de cours (langues étrangères, espéranto, mathématiques, dessin, histoire et géographie, techniques) : nombre de futurs "45 000" (nom donné aux déportés du 6 juillet 1942 à Auschwitz)s'inscrivent à plusieurs cours dont ils envoient les cahiers à leur famille avant leur départ en déportation. 
Quelques-uns en sont également les professeurs, car appel est fait à toutes les compétences : non seulement à celles des enseignants de métier, comme Pierre Lavigne, Yves Jahan, Georges Varenne, mais aussi à celles de l'architecte Antoine Molinié, du marin-pêcheur Charles Delaby, secrétaire du syndicat CGT des pêcheurs de Dieppe etc…
Le Comité s’occupe de l'organisation de la pratique et de rencontres sportives, des jeux et des loisirs : « Le théâtre fonctionne deux ou trois fois par semaine, même le jour ou le lendemain où les Boches venaient chercher des camarades pour les fusiller » écrit Claude Chassepot dans son journal. « C'est pour remonter le moral des autres et pour prouver aux Boches combien, nous Français, nous avions du courage, même au pied de la mort » (René Maquenhen).

La caisse de solidarité du bâtiment A5
Charles Renaud, objets en cuir
Des expositions d'objets fabriqués par les détenus alimentent la caisse de solidarité, créée dès juillet 1941. A cette date, une liste de souscription circule dans la chambre 6 du bâtiment A5 : « Camarades, portez toujours plus haut l'effort de solidarité. Grâce aux versements des cotisations de la deuxième quinzaine de juillet nous avons pu répartir 65 frs entre 3 familles de camarades, totalisant 13 enfants, qui sont dans une poignante détresse. En outre, nous avons réparti diverses denrées entre 80 camarades environ, dont la situation ne leur permet pas de recevoir des colis. Nous présentons deux camarades (...) que nous jugeons dignes de recevoir des secours de la caisse de solidarité ».
Il faut savoir en effet que les nouveaux venus n'ont pas le droit d'écrire avant un mois, ni de recevoir des colis. Or le contenu de ces colis est indispensable pour compléter la maigre nourriture du camp. La solidarité envers les plus démunis, entre "camarades", est une des données fondamentales de la culture communiste et des pratiques du monde ouvrier d'avant-guerre.
A Compiègne, la caisse de solidarité lui confère un statut quasi officiel et une grande efficacité : Je me souviens - écrit Georges Cogniot - que, du 1er février au 15 mars 1942, elle acheta, par l'intermédiaire de la cantine, pour 4850 francs de denrées, qui furent réparties entre 220 internés dénués de ressources ou nouveaux arrivants. La caisse, à cette date du 15 mars, avait envoyé, par l'intermédiaire de la Croix-Rouge, 175 secours à des familles d'internés pour une somme de 46000 francs. La caisse, à laquelle se dévouaient des camarades comme René Roux de l'Eure, jouait un rôle essentiel pour le maintien de la cohésion morale des détenus ».

Menu de Gabriel Torralba
Pour Noël 1941 et le jour de l'An 1942, dans chaque baraquement, les internés organisent des "repas fraternels" auxquels le contenu des colis vient apporter une note de fête. Les menus sont inscrits sur des cartes décorées à la main - chaumière sous la neige, vues du camp ou tout autre dessin inspiré par l'imagination du dessinateur -.
Le "groupe solidarité alimentaire", de la chambre 3 du bâtiment A1, place en haut de son menu du 4 mai 1942, la devise : Ici l'égoïsme est banni.
Le vol aussi est banni, comme l'explique Jules Huon dans une lettre où il décrit l'atmosphère du camp en juin 1942 : « Il y a une grande solidarité qui joue. Une discipline de fer. Il y a une police pour les vols. Sanction : privé de tabac pendant un mois par exemple et puis on fait défiler le voleur devant tous les camarades à l'appel du soir ».

Les cours théoriques
Répétitions, cours de plusieurs niveaux ou conférence sont donnés dans les baraques A1 et E2 du lundi au samedi.
Le relevé ci-dessous n’est pas exhaustif : il correspond aux relevés des biographies des « 45000 » qui en furent les professeurs et à l’emploi du temps d’une semaine affiché sur un mur au Mémorial de l’internement et de la déportation à Compiègne. La biographie de la plupart de ces « 45000 » est consultable dans le blog en cliquant sur le lien.
La plupart des autres internés donnant ces cours furent déportés ultérieurement.
Français
Littérature française : Georges Cogniot (dirigeant du Parti communiste, doyen du camp, évadé de Compiègne le 22 juin 1942),  Yves Jahan
Histoire de la littérature : Georges Cogniot,
Initiation au Français : Petit, Georges Varenne, Pierre Lavigne
Français moyen : Alphonse Braud, Pierre Lavigne
Français supérieur : André Leguillette (déporté à Sachsenhausen le 24 janvier 1943, rescapé).
Français langue étrangère : Henri Gorgue, ancien Brigadiste, (45617), pour les Espagnols et Italiens.
Philo et psycho
Psychologie : Yves Jahan


Historique de la Commune, cahier de Guy Lecrux
Histoire et Géographie
Histoire de la commune : Georges Cogniot.
Géographie générale : André Lioret
Mathématiques
Arithmétique élémentaire : Aristide Pouilloux (instituteur à Châtellerault, déporté à Sachsenhausen le 24 janvier 1943). André Lermite, Maxime Couhier (instituteur à Dijon, hospitalisé en 1943 pour tuberculose, puis libéré. Membre du comité fondateur du FN à Dijon).
Arithmétique supérieur : Chermitt
Algèbre supérieur : André Lermite, Maxime Couhier
Géométrie supérieure : André Lermite
Technologie, sciences
Technologie : Roger Bonnifet
Electricité TSF : Hubert
Sciences naturelles : Roger Gaudeau
Sténographie : Léonard
Comptabilité : Gustave Depriester (45000) de Paris 18ème
Dessin industriel : Roger Bonnifet
Chimie : Perreau
Architecture : Antoine Molinié
La pêche : Charles Delaby
Droit
Droit municipal : Georges Le Bigot (45000) maire-ajoint de Villejuif, Antoine Hajje, (avocat, fusillé par les Allemands comme otage le 20 septembre 1941).
Législation ouvrière : Antoine Hajje (fusillé par les Allemands comme otage le 20 septembre 1941).
Droit ouvrier : André Tollet (dirigeant de la CGT, évadé de Compiègne le 22 juin 1942)
Droit maritime : Charles Delaby
Droit et accidents du travail. Maurice Boitel (avocat).


Cahier d'italien de Guy Lecrux
Langues
Allemand : Michel Rolnikas (doyen du camp, avocat, fusillé par les Allemands comme otage le 20 septembre 1941), Georges Cogniot,
Italien élémentaire : Volterra
Italien supérieur : Volterra
Espéranto : Marcel Boubou
Espagnol élémentaire : Bessières
Espagnol supérieur : Bessières
Latin élémentaire : Yves Jahan
Breton : Antoine Molinié
Anglais élémentaire : Aristide Pouilloux, Comlar
Répétition anglais : Aristide Pouilloux
Anglais moyen : Comlar
Russe élémentaire : Georges Cogniot
Russe répétitions : A. Rostain
Dessin d’art : Roger Gaudeau
Solfège : Poujol

Note 1 : Cette date marque l'ouverture effective du camp de Compiègne en tant que camp de police allemand. Ce que confirme André Poirmeur qui écrit « en juin 1941 ce sont des élus et des militants communistes ou syndicalistes» dans son ouvrage « Compiègne 1939-1945 ». Selon Adam Rutkowski, le Centre de recherche géré par le Comité international de la Croix-Rouge à Arolsen considère le 20 août 1941 comme "date initiale de l'existence de ce camp". Il se fonde sur la date à laquelle le camp de Compiègne est mentionné dans des documents allemands pour la première fois (Adam Rutkowski, op. cit. p. 126). Or nous savons que Daniel Yol arrive au camp le 27 juin 1941 avec plusieurs dizaines d'autres communistes de la Seine… et il est alors immatriculé dans les derniers sous le numéro 122.
Note 2 : En représailles d'un attentat commis le 6 septembre, boulevard de Strasbourg

Source : *«Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris, pages 91 à 94.

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