L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


La municipalité communiste de Fresnes élue en 1937 décimée par Vichy et l’occupant nazi


20 conseillers municipaux communistes élus en 1937 sont internés entre 1940 et 1944. Onze en sont morts.
Maurice Tenine est fusillé en 1942, sept sont déportés à Auschwitz le 6 juillet 1942, où ils meurent tous (Elie Batot, Aristide Bessé, Marcelin Camusson, René Carpentier, Léon Conord, Alexandre Hurel, Henri Soupion), deux sont déportés en Allemagne en 1944 où ils meurent (Henri Boulay, Géry Denizou). Alphonse Lamotte meurt en 1941 après son internement dans un camp français.

"Front rouge" du 19 juin 1937
Aux élections du 12 mai 1935 qui constituent une étape importante vers le Front Populaire, la liste d’Unité d’action antifasciste est élue à Fresnes. 

Front Rouge 16 juin 1937
Cependant, « le conseil de la préfecture annule l’élection le 26 juin 1935. Maurice Catina, communiste, ancien premier adjoint, conduit une liste victorieuse de vingt-trois candidats communistes aux élections municipales partielles des 27 juin et 4 juillet 1937. Il remplace Arthur Tellier dans les fonctions de maire » (Le Maitron, notice Jean Maitron, Claude Pennetier).

Le Populaire du 6 octobre 1939
Le 4 octobre 1939, le gouvernement Daladier promulgue un décret, en application de l'article 3 du décret du 26 septembre 1939 interdisant les organisations communistes,  qui suspend les conseils municipaux à majorité communiste élus dans 27 communes de la Seine (dont Fresnes) et dans 34 en Seine-et-Oise "jusqu'à la fin des hostilités" et les remplace par des « délégations spéciales ». « Solidaire du Parti communiste lors du Pacte germano-soviétique, Catinat fut envoyé en séjour surveillé le 19 décembre 1939 »  (Le Maitron). par le gouvernement de Vichy.

Le Populaire du 17 février 1940
Le 9 février 1940, ving-et-un élus municipaux communistes de Fresnes sont déchus de leur mandat électoral par le conseil de Préfecture. Cette décision est prise en application de la loi de déchéance du 21 janvier 1940 qui stipule dans son article 1 «Tout membre d'une assemblée élective qui faisait partie de la Section Française de l'Internationale Communiste, visée par le décret du 26 septembre 1939, portant dissolution des organisations communistes, est déchu de plein droit de son mandat, du jour de la publication de la présente loi, s'il n'a pas, soit par une démission, soit par une déclaration, rendue publique à la date du 26 octobre 1939, répudié catégoriquement toute adhésion au Parti Communiste et toute participation aux activités interdites par le décret susvisé ». Gaston Dubernay est nommé maire de Fresnes
Début octobre 1940 : le gouvernement de Pétain obtient des autorités allemandes le feu vert pour procéder à l’arrestation des principaux responsables communistes d’avant-guerre des départements de la Seine et de Seine-et-Oise - élus municipaux (Alfortville, Clichy-la-Garenne, Fresnes, Gennevilliers, Ivry, Maisons-Alfort, Romainville, Saint-Ouen, etc.), cadres du Parti communiste et/ou de la CGT . 240 arrestations sont ainsi effectuées.

Le "CSS" d'Aincourt
Onze membres du Conseil municipal de Fresnes déchus le 9 février 1940 sont arrêtés le 5 octobre (un douzième, René Carpentier est arrêté le 9 octobre), et trois autres militants communistes de la commune, dans la grande rafle (4) organisée, avec l’accord de l’Occupant, par le gouvernement de Pétain à l’encontre des principaux responsables communistes d’avant-guerre de l'ancien département de la Seine. 210 élus, cadres du parti et de la CGT sont ainsi arrêtés.
Huit anciens conseillers municipaux de Fresnes et deux autres communistes Fresnois seront déportés vers Auschwitz le 6 juillet 1942, comme otages communistes.
Emmenés au Dépôt de la Préfecture ils sont internés au camp de « séjour surveillé » d’Aincourt (pour y être « concentrés » selon la formule des Renseignements Généraux), ouvert spécialement le 5 octobre 1940, par le gouvernement de Vichy pour y enfermer les communistes arrêtés. Lire dans le blog Le camp d’Aincourt . Un rapport des Renseignements généraux du 7 octobre 1940 se félicite du succès de l’opération : «  PC. La répression s'est exercée avec des moyens accrus. En effet, à la suite de démarches pressantes faites auprès de l'autorité occupante, la préfecture de police a pu obtenir qu'il ne soit pas mis obstacle à l'application des décrets-lois des 18 novembre 1939 et 3 septembre 1940 ».

Lettre des épouse, mères et enfants des internés Fresnois
Le camp d’Aincourt est administré par le commissaire Andrey, qui multiple brimades et sanctions à l’égard des communistes. Pour protester contre le refus de visites qui leur est opposé, les épouses, mères, fils et filles des détenus de Fresnes signent le 29 mars 1941, avec leurs noms et adresses une lettre adressé au Préfet de la Seine : « Nous venons solliciter de votre haute bienveillance, l’autorisation de rendre visite à nos maris et pères, qui (sont) internés administrativement à Aincourt (Seine-et-Oise). Attendu que les prisonniers de droit commun (criminels, voleurs) ont droit à des visites, nous ne pouvons comprendre que nos maris et pères, étant des hommes honnêtes, n’y ont pas droit. Espérant que vous voudrez bien prendre notre requête en considération. Veuillez recevoir nos salutations empressées». La lettre, enregistrée le 3 avril, est barrée de la mention : Rep : impossible, à Mme Soupion qui portera cette décision à la connaissance des co-signataires. L’écriture de Mme Soupion étant parfaitement reconnaissable, c’est à elle que le chef de cabinet du Préfet charge le 11 avril le commissaire de la circonscription de Choisy-le-Roy « d’avertir les pétitionnaires, en la personne de Mme Soupion, que le règlement intérieur du camp (ne permet pas) les visites au détenus ».
Avec les noms, signatures et adresses d’autres épouses ou mères de Fresnois arrêtés le 5 octobre 1940, on reconnaît les noms de Marie Camusson, Constance Bâtot et de son fils Jacques, Mme G. Bessé, Mme Louvieaux, Yvonne Combette, Mme Boulay, Mme Denizou et Andrée Denizou, Mme Conord, Madeleine, Marcel et Roger Conord, Mme Hurel mère.  

PV du 24 août 1944
Le 24 août 1944, jour de la libération de Fresnes par l’armée du Général Leclerc, des personnalités de Fresnes appartenant aux différents groupes de Résistance se rencontrent à 16 h à la Mairie. Cette réunion consacre la Libération de Fresnes et la reprise des pouvoirs par l’ancienne municipalité et Comité local de Libération. Maurice Catinat est désigné à l’unanimité comme président. Les membres du Comité local de Libération décident de céder leur place au conseil à leurs collègues internés et déportés au fur et à mesure de leur rentrée (décision conforme à l’esprit du gouvernement d’Alger). La « délégation spéciale » est officiellement mise en place le 15 novembre 1944 par le Préfet.

Maurice Camusat, poing levé...



Sur cette photo qui date de 1937 ou 1938, on reconnaît Maurice Catinat en haut à gauche, le poing levé. Peut-être également, sans certitude car cette photo n'était pas légendée, d’autres conseillers municipaux élus, comme Justin Combette (à sa droite), Léon Conord (en haut à droite, les mains sur les hanches), Léon Martin (en bas à gauche) et Alphonse Lamotte (en bas à droite). 

Les 23 conseillers municipaux communistes élus en 1937

Elie Batot, cimentier, déchu de son mandat le 9 février 1940. Interné à Aincourt le 5 octobre 1940, puis à Compiègne au Frontstalag 122. Déporté le 6 juillet 1942, matricule « 45201 », mort à Auschwitz
Eugène Besneux, ajusteur, déchu de son mandat le 9 février 1940. Interné et libéré (dates inconnues). Il est membre de la délégation spéciale mise en place à Fresnes après la Libération le 15 novembre 1944. 
Aristide Bessé, fraiseur, Interné à Aincourt le 5 octobre 1940, puis à Compiègne au Frontstalag 122. Déporté le 6 juillet 1942 « 45239 », mort à Auschwitz le 24 août 1942.
Henri Boulay, presseur, déchu de son mandat le 9 février 1940. Interné à Aincourt le 5 octobre 1940. Déporté à Neuengamme le 21 mai 1944, mort à Bremen-Farge.
Marcelin Camusson, Interné à Aincourt le 5 octobre 1940, puis à Compiègne au Frontstalag 122. Déporté le 6 juillet 1942, mort à Auschwitz.
Maurice Catinat, artisan. Interné le 19 décembre 1941, il est libéré au moment de la débâcle, Maurice Catinat entre dans la clandestinité. Il est activement recherché. Il est président du Comité local de Libération et maire provisoire en 1944. Il est réélu conseiller municipal en 1947. Il décède à Fresnes le 16 février 1980
René Carpentier, ébéniste, Interné à Aincourt le 8 octobre 1940, puis à Compiègne au Frontstalag 122. Déporté le 6 juillet 1942 « 45332 » mort à Auschwitz le 27 août 1942.
Pierre (Justin) Combettes, chauffer de taxi, déchu de son mandat le 9 février 1940. Interné à Aincourt le 5 octobre 1940. Evadé du camp. Il est vice président de la délégation spéciale mise en place à Fresnes le 15 novembre 1944. 
Léon Conord, déchu de son mandat le 9 février 1940. Interné à Aincourt le 5 octobre 1940, puis à Compiègne au Frontstalag 122. Déporté le 6 juillet 1942, matricule « 45391 » mort à Auschwitz le 16 novembre 1942.
Géry Denizou, garçon de magasin, déchu de son mandat le 9 février 1940, interné à Aincourt le 5 octobre 1940. Déporté en 1944 et mort à Sachsenhausen.
René Dumas, chauffeur livreur. « Il démissionna du conseil le 16 février 1939 » (Le Maitron).
Georges Galbrun, ouvrier maçon, déchu de son mandat le 9 février 1940. Prisonnier de guerre. C’est lui qui communique la photo du comité des fêtes à Roger Pélissou. Décédé en 1986.
Henri Gréco, charpentier, déchu de son mandat le 9 février 1940. Interné et libéré (dates inconnues). Décédé à Fresnes après la Libération.
Alexandre Hurel, plombier, déchu de son mandat le 9 février 1940. Interné à Aincourt le 5 octobre 1940, puis à Compiègne au Frontstalag 122. Déporté le 6 juillet 1942, mort à Auschwitz le 2 novembre 1942.
Alphonse Lamotte, mineur, puis artisan, puis caoutchoutier. Déchu de son mandat le 9 février 1940, il est interné administrativement le 5 mars 1940. Il décède le 20 janvier 1941 à Limoges.
Clément Leblanc, ouvrier PTT, déchu de son mandat le 9 février 1940. Il est interné et libéré (dates inconnues). Il est membre de la délégation spéciale mise en place à Fresnes le 15 novembre 1944. Réélu conseiller municipal communiste de 1947 à 1959.
René Louvieaux, mécanicien, contremaître. Maire adjoint, délégué sénatorial. Déchu de son mandat le 9 février 1940. Interné à Aincourt le 5 octobre 1940. Libéré en juin 1941.
Léon Martin, employé à la TCRP, déchu de son mandat le 9 février 1940. Interné et libéré (dates inconnues). Il est membre de la délégation spéciale mise en place à Fresnes le 15 novembre 1944.
Charles Rebeyrolles, mécanicien, déchu de son mandat le 9 février 1940. Interné et libéré (dates inconnues). Il est membre de la délégation spéciale mise en place à Fresnes le 15 novembre 1944. Il est décédé en 1946.
Lucien Sohier, chauffeur. Fait prisonnier, déchu de son mandat le 9 février 1940. Il est membre de la délégation spéciale mise en place à Fresnes le 15 novembre 1944. Réélu conseiller municipal communiste en 1947 et 1953
Henri Soupion, mouleur en fonte, Interné à Aincourt le 5 octobre 1940, puis à Compiègne au Frontstalag 122. Déporté le 6 juillet 1942 matricule « 46110 ». Mort à Auschwitz le 4 décembre 1942.
Maurice Ténine, médecin, déchu de son mandat le 9 février 1940, exclu de la profession médicale. En 1941, il est un des deux fondateurs du journal clandestin Le médecin français. Arrêté le 17 février 1941, il est interné à Clairvaux, puis en mai à Châteaubriant, où il est fusillé le 22 octobre 1941 avec vingt-six autres internés le 22 octobre 1941.
Camille Wanwet-Winkel, premier commis à la Préfecture de la Seine, est déclaré inéligible.


Biographies des conseillers municipaux déportés à Auschwitz le 6 juillet 1942

BATOT Elie
A son retour de déportation, le 18 mai 1945, le plus jeune des déportés communistes de Fresnes à Auschwitz en 1942, Raymond Saint-Lary libéré le 5 mai, annonce le décès de ses camarades à leurs familles. 
D’autres militants communistes de Fresnes sont arrêtés dans la même période et sont eux aussi victimes de Vichy et de l’occupant nazi.
Eugène Degdier et Louis Villeminot déportés à Auschwitz. André Chassagne, 20 ans, secrétaire des JC de Fresnes est fusillé à Clairvaux le 14 avril 1942. André Nicolas, membre des JC de Fresnes, arrêté en 1941 est fusillé au Mont Valérien le 13 avril 1942. Roger Larue, employé des PTT, arrêté le 21 novembre 1941 est fusillé au Mont Valérien le 13 avril 1942. Lanoy, ouvrier, 44 ans, arrêté en 1941 est déporté et meurt à Buchenwald en avril 1945.

Novembre 2012. Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cet article.

Sources
  • Plaquette-souvenir éditée par la municipalité de Fresnes.
  • Recherches menées en 1973 et 74 par Roger Pélissou, rescapé du convoi du 6 juillet 1942. qui vint habiter Fresnes à la Libération © Il a fait reproduire certaines photos de famille par la FNDIRP.
  • Souvenirs de René Denizou, fils de Géry Denizou.
  • Témoignages de Maurice Catinat, ancien maire, d’Auguste Monjauvis et Roger Pélissou,
  • Libération de Fresnes et reprise des pouvoirs par l’ancienne municipalité et Comité local de Libération. 24 août 1944 (document transmis par Maurice Catinat).
  • Denis Peschanski « Les camps français d’internement (1938-1946) ». Thèse de doctorat d’État en Histoire, direction Antoine Prost, 2000.
  • Le Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom édition 1997. Edition informatique 2012. Edition papier, tome 30, page 146.
  • Mémoire de maîtrise d’Histoire sur Aincourt d’Emilie Bouin, juin 2003. Premier camp d'internement des communistes en zone occupée. dir. C. Laporte. Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines / UFR des Sciences sociales et des Humanités.
  • Archives de la Préfecture de police, Cartons occupation allemande, BA 2374. 
  • Le Populaire du 17 février 1940, Archives de la Préfecture de police de Paris.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • © Site Internet Lesmortsdanslescamps.com
  • © Livre mémorial FMD

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