L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


La Brigade spéciale des Renseignements généraux


1940-1942. La « Brigade spéciale » des Renseignements généraux traque et arrête des centaines de militants communistes, qui seront fusillés ou déportés par les Allemands. Des dizaines d’entre eux seront déportés à Auschwitz le 6 juillet 1942.

La création de la Brigade spéciale des Renseignements généraux remonte à la « Drôle de guerre ». En mars 1940, André Baillet commissaire principal de police est chargé de créer une Brigade spéciale de répression anticommuniste en marge des Renseignements généraux, baptisée « Brigade des propos alarmistes ». Le commissaire Baillet disait à ses hommes « Dans une file d’attente, si vous entendez quelqu’un se plaindre que les Allemands nous font crever de faim, vous l’arrêtez : c’est un propos à abaisser le moral de la population ! » Fréderic Couderc (3). Le siège des Brigades spéciales était situé au 2ème étage, salle 35 de la préfecture de police de Paris.
« Les agents affectés aux Brigades Spéciales (BS) sont exclusivement des volontaires issus du corps des gardiens de la paix, voire des éléments recrutés sur concours.  La plupart de ces inspecteurs sont et vivent dans un climat xénophobe, antisémite et anticommuniste » (Wikipédia). Ils bénéficient de primes et gratifications, et d'un avancement rapide, même en cas d'échec aux concours. Ils sont une quarantaine d’inspecteurs (plus de 100 en 1944).
Dès septembre 1940, les autorités de Vichy s’inquiètent de la recrudescence de la propagande clandestine communiste et le préfet de police de Paris diligente des enquêtes dans les arrondissements parisiens concernés et les communes limitrophes. 

Ces enquêtes sont opérées minutieusement à partir de renseignements recueillis à partir des fiches des Renseignements généraux ou des commissariats : militants syndicalistes, animateurs de grèves, «militants communistes notoires et propagandistes», élus ou candidats du Parti communiste. Ces informations remontent souvent aux grèves de 1936, quelquefois bien avant. Les sommiers sont consultés. Il faut souligner que peu d’arrestations sont opérées en flagrant délit ou sur dénonciation. Lire dans le blog : Le rôle de la police française (Ivry et Vitry). La BA a également en sa possession la liste des ex-secrétaires de cellule du PC de la Seine qui ont été démobilisés et résident en région parisienne. Ils sont évidemment soupçonnés d’avoir repris une activité clandestine (liste du 5 février 1941).

PV de saisie au domicile de Marcel Martel 
En septembre 1940, munis de ces renseignements les inspecteurs de la BS  opèrent des filatures, - par groupe de deux ou trois -  ce qui leur permet après recoupements « d’acquérir la conviction » qu’ils se trouvent en présence de militants clandestins. Ils opèrent alors des « visites domiciliaires » qui aboutissent à des interpellations - souvent en cascade - et de nouvelles perquisitions.
Cette répression ciblée des activités communistes clandestine est complétée par des rafles, ce que confirme un rapport des Renseignements généraux du 7 octobre 1940 : « PC. La répression s'est exercée avec des moyens accrus. En effet, à la suite de démarches pressantes faites auprès de l'autorité occupante, la préfecture de police a pu obtenir qu'il ne soit pas mis obstacle à l'application des décrets-lois des 18 novembre 1939 et 3 septembre 1940 ». Dans les faits, quelque 300 communistes sont touchés par la première rafle du début octobre.
« La structure des BS n’est réactivée pleinement qu’à l’été 1941 pour répondre à l’engagement des communistes dans la lutte armée. En théorie elle était rattachée à la Première section des RG, en charge de la surveillance de l’extrême gauche. Dans les faits, elle était sur un pied d’égalité (…). Si toutes les forces de police furent mobilisées peu ou prou dans ce que (le directeur de la police municipale) Hennequin appela une « lutte à mort », c’est la Brigade spéciale des RG qui joua un rôle central (…). En janvier 1942, elle fut même dédoublée, la BS2 étant plus spécialement chargée de la « lutte anti-terroriste » (Denis Peschanski).

Un avis de Cougoule
Le commissaire de la ville de Paris qui a la responsabilité de la 1ère brigade spéciale en 1941 est André Cougoule, qui n'était en septembre 1940 qu'Inspecteur principal « plus spécialement chargé du service des renseignements généraux », officier de police judiciaire, auxiliaire du Procureur. Il est cité pour son zèle dans la répression anticommuniste dans les ouvrages de Frédéric Couderc et André Kirschen dont il a personnellement arrêté le frère.
En avril 1941, Georges Labaume, promu commissaire, a en charge la première section des RG, «sur laquelle  s’appuient les Brigades répressives communo-terroristes» (3).
Emmanuel de Chambost (4) rapporte un épisode de l’efficacité répressive des BS en 1942, après la nomination de Lucien Rotée à la tête des RG le 1er mai 1942 et la nomination du commissaire David à la tête des BS: « En février et mars 42 la brigade spéciale du commissaire David opère un coup de filet qui permit l'arrestation de 116 militants, parmi lesquels des militants essentiels pour l'organisation du Parti : Arthur  Dallidet, Felix Cadras, Danielle Casanova, et des intellectuels qui jouaient un rôle majeur dans les contacts avec les autres composantes de la Résistance: Le philosophe Georges Politzer, Jacques Decour, Hélène Langevin, la fille de Paul, et Jacques Solomon, son mari. C'était le résultat d'un beau travail de filature qui avait commencé le 14 novembre 41, où une note des Renseignements Généraux signala qu'André Pican, responsable de la région rouennaise se rendait régulièrement à Paris. Le 5 janvier 42, David apprit que Pican était réfugié à Paris; les brigades spéciales s'étaient constituées un fichier de fiches anthropométriques très complet, avec photos, de face et de profil, si bien que David put mettre tous ses hommes sur le coup, et Pican était repéré le 21 janvier. Il se garda bien de l'arrêter immédiatement; les filatures de Pican s'enchaînèrent pendant trois semaines; c'est comme cela que tous les contacts de Pican furent "logés", et à leur tour, filés ».  
Les archives de la Préfecture de police ont conservé les dossiers des « affaires » traitées par la « BS »… Tout au moins ceux qui n’ont pas été brûlés par Cougoule et Labaume en août 1944.

Des dizaines de militants communistes de la Seine arrêtés entre mars 1940 et juin 1942 par la Brigade spéciale sont déportés à Auschwitz le 6 juillet 1942. Après leur arrestation, ils sont, la plupart du temps, jugés et condamnés à des peines de prison qu’ils purgent à la Santé, Fresnes ou Poissy. Au moment de l'expiration de leur peine d'emprisonnement, le Préfet de police de Paris ordonne – sauf exceptions - leur internement administratif (*) en application de la Loi du 3 septembre 1940 (**). Ils ont alors enfermés dans des camps français,  appelés « Centres de séjour surveillé » d’Aincourt, Châteaubriant, Gaillon, Rouillé, Voves, etc. D'autres communistes arrêtés dans les mêmes conditions sont directement internés dans ces camps d'internement. Dans le cadre de la « politique des otages », l’Occupant ordonne leur transfert depuis les prisons ou les centres de séjour surveillés vers le camp de police allemande de Compiègne (Fronstalag 122). Lire dans le blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)A titre d’exemple lire l’arrestation du jeune Henri Varlet.
Claudine Cardon-Hamet

Note * : L’internement administratif a été institutionnalisé par le décret du 18 novembre 1939, qui donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, « des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Il est aggravé par le gouvernement de Vichy en 1941. L'internement administratif est décidé par arrêté du préfet. Il est purgé par placement forcé dans un « camp d'hébergement ».
Note ** : La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l'internement de "tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique". Les premiers visés sont les communistes.

Sources
  1. Denis Peschanski « La confrontation radicale. Résistants communistes parisiens vs Brigades spéciales ».
  2. Frédéric Couderc, « les RG sous l’Occupation » (Ed. Olivier Orban, 1992)
  3. André Kirschen, « Le Procès de la Maison de la Chimie », (Ed. de l'Harmattan, 2002).
  4. © BS Encyclopédie.
  5. "La Direction du PCF dans la Clandestinité (1941-44)" Emmanuel de Chambost, préface de Jacques Girault, Ed. L'Harmattan, 1997

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