L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


DEMERLE Pierre, Auguste


Pierre Demerlé @ DR
Matricule "45452" à Auschwitz

Pierre Demerlé est né le 21 juin 1894 à Chaumont (Haute-Marne) (1). Il habite au 11 rue du Vieux-pont à Courbevoie - aujourd’hui rue de l’Abreuvoir -(Seine / Hauts-de-Seine) au moment de son arrestation. Un ensemble d’immeubles récents se trouve maintenant à cette adresse.
Pierre Demerlé est le fils de Marie, Louise Foulhioux, 20 ans et de son époux Charles Demerlé, tourneur sur métaux, 29 ans. 
Les frères Demerlé Roger, Pierre, Jules 
Pierre Demerlé a deux frères (Roger, né en 1899 et Jules né en 1898), et deux sœurs (Marguerite née en 1901 et Antoinette, née en 1903).
Au moment du conseil de révision, Pierre Demerlé habite au 135 rue de Neuilly à Suresnes (Seine), chez ses parents. Il travaille comme tourneur- régleur sur métaux. 
Son registre matricule militaire indique qu’il mesure 1m 71, a les cheveux châtain clair, les yeux gris, le front large et le nez moyen, le visage long. Il a un niveau d’instruction « n°2 » pour l’armée (sait lire et écrire).
Conscrit de la classe 1914, Pierre Demerlé est incorporé au 5ème régiment d’artillerie à pied, puis au 4ème régiment d’Artillerie lourde.
Il est détaché du corps le 1er janvier 1915 jusqu’au 27 novembre 1915 (décret du 14 juillet 1914) comme tourneur chez « Charron Limited », 7 rue Ampère à Puteaux (ce constructeur a élaboré les premiers véhicules armés et blindés destinés à l'armée).
Du 2 janvier 1916 au 27 septembre 1917 son régiment opère en Orient.
Croix de guerre
Le 12 mai 1917, Pierre Demerlé est cité à l’ordre du régiment. « Est allé spontanément sous un bombardement violent chercher un camarade blessé et aidé à le transporter ». Il reçoit la Croix de guerre.
288 régiment d'artillerie lourde
Il revient 3 mois en France (le 4 octobre 1917, il passe au 83ème régiment d’artillerie lourde) et retourne en Orient du 27 décembre 1917 au 8 août 1919 avec le 288ème régiment d’artillerie lourde. Il est nommé « maître pointeur » en septembre 1918.
Il est mis en congé définitif de démobilisation par le 22ème Régiment d’artillerie le 9 septembre 1919, certificat de bonne conduite accordé. Il se retire à Suresnes au 135 rue de Verdun.Pierre Demerlé est mobilisé pendant la guerre de 1914-1918 (classe 14,  recrutement de la Seine 2ème bureau, matricule « 5492 »).
Il épouse à Garches (Seine-et-Oise / Hauts-de-Seine) le 9 octobre 1920 Marie Noémie Hébrard. En 1922,le couple habite Labbeville (Seine-et-Oise), puis à Ménouville par Nesle-la-vallée en 1923. Le couple se sépare en 1929. 
Pierre Demerlé revient alors habiter chez ses parents à Courbevoie. Il travaille alors aux amortisseurs Houdaille à Levallois-Perret. Il y rencontre une veuve, Amélie Vrillaud avec laquelle il se met en ménage. Le couple aura un enfant, Pierre né le 6 janvier 1931, reconnu par sa mère selon le témoignage de René Nicolle, époux d'Antoinette, sœur de Pierre Demerlé. 
En 1931 il revient habiter Suresnes au 7 rue Ledru-Rollin et en 1933 au 135 rue de Verdun. Pierre Demerlé est alors tourneur sur métaux à l’usine «Air-Equipement» rue Faidherbe à Courbevoie. Toujours selon René Nicolle, Pierre Demerlé habitera plus tard au 11 rue du Vieux Pont à Suresnes avec Eugénie Pierronne.
Pierre Demerlé est classé « affecté spécial » pour la réserve de l’armée au titre des Etablissements Hispano-Suiza à Bois-Colombes en 1933, puis en 1936. Il semble d'après son registre matricule militaire qu'il n'ait pas été radié de l’affectation spéciale fin 1939 ou début 1940, à l’instar de la quasi-totalité des affectés spéciaux soupçonnés d’être communistes ou syndicalistes, et reversés alors dans des régiments d’active. En effet en 1939, à la déclaration de guerre, Pierre Demerlé est toujours "affecté spécial" chez Hispano-Suiza, rue des Minimes à Bois-Colombes, où il travaillera avec l'épouse d'Edmond Savenaud (voir plus loin).
Lors de son interrogatoire par la police le 18 février 1941, il se déclare avoir été simplement   sympathisant communiste avant la dissolution du Parti communiste :
« Au moment de la dissolution j’ai considéré que le Parti communiste était victime d’une injustice et c’est alors que j’ai décidé de m’y intéresser activement. Toutefois c’est à partir de l’exode que j’ai estimé qu’il était nécessaire de faire faire quelque chose. J’ai rencontré quelques camarades de la région de Suresnes, Courbevoie, Puteaux, avec lesquels je me suis mis d’accord pour mettre en place un petit organisme indépendant de propagande en faveur du Parti communiste ». « Au début l’un de nous s’est procuré quelques tracts, un par un. Puis la quantité de tracts et de brochures qui nous a été confiée en vue de la diffusion a été plus importante » (PV d’interrogatoire 18 février 1941).
Edmond Savenaud
Cette activité est repérée par les services de la Brigade spéciale des Renseignements généraux qui enquêtent sur les activités d’Edmond Savenaud (2), ex-secrétaire de la région Paris-Ouest du Parti communiste, dont l’épouse travaille comme Pierre Demerlé chez Hispano pendant la guerre. Lire dans le blog La Brigade Spéciale des Renseignements généraux.
Dans le cadre des filatures et enquêtes, ils établissent que Pierre Demerlé « était responsable de la propagande dans le 1er secteur de Courbevoie et avait pour rôle principal d’approvisionner en matériel aux fins de diffusion de nombreux militants, parmi lesquels se trouveraient les nommés : Jacottet, Bouton, Quercy, Collignon » (17 février 1941, PV de mise à disposition).
Pierre Demerlé est arrêté le 17 février 1941 en même temps que Jacottet et Marius Piteau. Roger Collignon, qui sera déporté avec lui à Auschwitz, est arrêté le 18 février 1941.
Le domicile de Pierre Demerlé est perquisitionné : les inspecteurs (L., V., et H.) découvrent «environ deux cents tracts dans un sac à provisions dans la cuisine et dix brochures dans un tiroir du buffet de la salle à manger » (PV de saisie).
Lors de son interrogatoire, le 18 février, il explique pourquoi il a créée cet organisme indépendant de propagande en faveur du Parti communiste cité plus haut. Et il dit également : « dès maintenant je tiens à déclarer que je ne communiquerais aucun nom de ces camarades ».   
« En dernier lieu, je recevais pour ma part quelquefois par mois, quelquefois par quinzaine, environ deux cents tracts et une dizaine de brochures. Je ne peux rien dire sur la provenance pas plus que sur la façon et par l’intermédiaire de qui ils me parvenaient ».
« Le paquet qui a été trouvé chez moi m’a été remis avant-hier dimanche, vers 15 heures, sur le quai de Seine par un camarade que je ne connais pas et que je voyais pour la première fois. Je ne peux fournir aucune indication sur le camarade qui m’avait ravitaillé les fois précédentes ».
Le 17 février Pierre Demerlé, Marius Piteau, Abel Quercy, Marcel Bouton (3) sont inculpés par le commissaire André Cougoule d’infraction aux articles 1 et 3 du décret du 26 septembre 1939 (dissolution du Parti communiste), et conduits au Dépôt, à la disposition du procureur.
Ce PV de mise à disposition est repris presqu’intégralement par les services préfectoraux en date du 20 février : « À la suite de l’arrestation du secrétaire de l’organisation clandestine de la région de paris-Ouest, les services de la Préfecture de Police, poursuivant leurs investigations, ont mis fin à l’activité de militants particulièrement actifs, qui avaient pour mission essentielle de surveiller la diffusion du matériel de propagande dans la région de Courbevoie». « Les perquisitions effectuées aux domiciles de ces militants ont amené la saisie d’un important matériel de propagande (brochures, tracts, papillons, etc.) »
Le 19 février Pierre Demerlé est écroué à la Maison d’arrêt de la Santé. Le 16 mai 1941 il est condamné à 10 mois de prison par la 13ème chambre du tribunal correctionnel de la Seine, en même temps que 8 co-inculpés. Roger Collignon est, quant à lui, relaxé faute de preuves suffisantes. Pierre Demerlé fait appel de la sentence. Il est emprisonné à la Maison d’arrêt de Fresnes du 7 juillet jusqu’au 4 octobre 1941, date à laquelle il est ramené au Dépôt, au terme de sa peine.
Camp de Rouillé © VRID
Il est interné administrativement au camp de Rouillé (4) le 9 octobre 1941, au sein d’un groupe de soixante communistes de la région parisienne (40 détenus viennent comme lui du dépôt de la Préfecture de Police de Paris et  20 viennent de la caserne des Tourelles).  
Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au directeur du camp de Rouillé une liste de 187 internés qui doivent être transférés au camp allemand de Compiègne (Frontstallag 122).
Le nom de Pierre Demerlé (n° 54 de la liste) y figure et c’est au sein d’un groupe de 168 internés (5) qu’il arrive au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) le 22 mai 1942. La plupart d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet. 
Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Pierre Demerlé est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Pierre Demerlé est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45452» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit du  premier jour des « 45000» à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942.
Pierre Demerlé le 8 juillet 1942  à Auschwitz
La photo d’immatriculation du déporté portant ce numéro à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Entrée du camp d'Auschwitz
On ignore la date exacte du décès de Pierre Demerlé à Auschwitz. En effet si la date du 15 septembre 1942 figure au fichier des ACVG comme date officielle de décès, elle n'est pas attestée par un certificat de décès établi au camp d’Auschwitz et signé par les médecins du camp (Death Boooks from Auschwitz).  
La mention «Mort en déportation» est apposée sur son acte de décès avec cette même date (arrêté du 16 février 1988, paru au Journal Officiel du 22 mars 1988). 
Pierre Demerlé a été homologué "Déporté politique" en 1952 (N° 11010/275).
  • Note 1 : Cette date de naissance attestée par le registre (mis en ligne) d’état civil de Chaumont. Elle figure aussi dans plusieurs autres documents et notamment dans la déclaration d’état civil faite par Pierre Demerlé lors de son interrogatoire par la Brigade Spéciale. Les autres dates rencontrées dans d’autres documents ou sur d’autres sites (23 ou 28 avril 1890, 24 juin 1890,  21 juin 1914) sont par conséquent fausses.
  • Note 2 : Edmond Savenaud, ancien des Brigades Internationales, sera un des 19 évadés de Compiègne par un tunnel, le 21 juin 1942.
  • Note 3 : Marcel Bouton né le 16 avril 1906 à Paris est déporté à Bergen-Belsen, où il meurt avant le rapatriement.
  • Note 4 : Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. In site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.
  • Note 5 : Dix-neuf internés de la liste de 187 noms sont manquants le 22 mai. Cinq d’entre eux ont été fusillés (Pierre Dejardin, René François, Bernard Grimbaum, Isidore Pertier, Maurice Weldzland). Trois se sont évadés (Albert Belli, Emilien Cateau et Henri Dupont). Les autres ont été soit libérés, soit transférés dans d’autres camps ou étaient hospitalisés.
Sources
  • Archives en ligne de l’état civil de Chaumont.
  • Archives de la Préfecture de police, Cartons occupation allemande, BA 2374. 
  • Carton Brigades Spéciales des Renseignements généraux (BS1) aux Archives de la Préfecture de police de Paris.
  • Liste de détenus transférés du camp de Rouillé vers celui de Compiègne en mai 1942. Archives du Centre de documentation juive contemporaine : XLI-42).
  • M. Lefuel, Conseiller municipal (mai 1990). Certificat de décès, avril 1990.
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Photo d'immatriculation à Auschwitz : Musée d'état Auschwitz-Birkenau / collection André Montagne.
  • © Photo de la porte d’entrée du camp d'Auschwitz : Musée d’Auschwitz-Birkenau.
  • © Documents dactylographiés et photos de famille envoyés par M. Gilles Demmerlé, et communiqués par un descendant de la famille Nicolle, beau-frère de Pierre Demerlé, époux de sa sœur Antoinette.
Biographie mise à jour en décembre 2015 (installée en octobre 2012 à partir de sa notice rédigée en 2002 pour l’exposition de Paris de l’association « Mémoire vive ») par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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