L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


COLLABORATION DE LA POLICE FRANCAISE


On trouvera ci-dessous les notes du préfet de Police de Paris, François Bard, au sujet d’une enquête sur le déraillement d’un train à Moult-Argences (13 avril 1942).
Cote Archives nationales : F/7/14886. 
Ce document est révélateur de l'ampleur de la collaboration des hauts fonctionnaires de la police française avec les autorités allemandes. 

NOTE SUR L'ATTENTAT 
DE MOULT-ARGENCES

Exposé des faits 
La 16 Avril, vers 3 h 40, un train de permissionnaires allemands a déraillé sur la ligne Paris-Cherbourg, au kilomètre 222-040, à 2 km 500 de la Gare de Moult-Argences, à 17 km de Caen, sur le territoire de la Commune d'Airan. Ce déraillement est du à un acte de sabotage.
Un rail a été complètement déboulonné et déporté à 50 cm. de son emplacement. Le convoi qui roulait à ce moment à 90 km à l'heure était composé de dix voitures dont huit métalliques. Déroutée de sa course, la locomotive, après avoir labouré le ballast sur une soixantaine de mètres est venue buter contre un déblai de 3 mètres où elle s'est en partie couchée. Sous la violence du choc qui en est résulté, deux voitures non métalliques furent pulvérisées.
28 cadavres de militaires allemands furent découverts ainsi qu'une trentaine de blessés. Le 18 avril, les obsèques des 28 victimes ont été célébrées à l'Hôpital Militaire allemand de Caen. Le Préfet du Calvados assistait à la cérémonie et a présenté les condoléances du Gouvernement français au Général qui la présidait.
Action de la police
Dès qu'il fut informé de ce déraillement, le Préfet du Calvados s'est rendu sur les lieux avec des services de police. L'enquête s'avérant difficile, M. DELGAY, Commissaire divisionnaire, Chef de la 1ère Brigade de la Police Judiciaire, accompagné de trois de ses collaborateurs, s'est transporté dans la matinée du 16 Avril à Moult-Argences pour prendre la direction des recherches.
Il est assisté de M. Dargent, chef de la 5ème brigade de Police Judiciaire, des agents de cette brigade, de la Police des renseignements Généraux du Calvados et des gendarmes relevant de la compagnie des gendarmes de Caen.
Dès les premières heures de la matinée, s'étaient également rendus sur les lieux, M. le Procureur général et le Parquet de Caen.

Détail des recherches
Opérant en étroite liaison avec le Service de Police allemande (G.F.P. et Feldgendarnerie) les opérations de Police suivantes ont eu lieu :
La Police Judiciaire effectue depuis jeudi des perquisitions chez les individus suspectés d'activité communiste. De nombreuses personnes habitant la région voisine du lieu de l'accident sont entendues, leur emploi du temps minutieusement contrôlé, des vérifications méthodiques sont effectuées pour déceler la présence ou le passage, avant et après l'attentat, d'individus dont les allées et venues auraient pu être suspectes.
La Police de Sécurité publique effectue à Caen et dans la banlieue de cette ville, des perquisitions, nous la direction de M. COURTAIN (Direction Centrale)
- 88 hôtels et garnis ont été visités
- Des contrôles ont été effectués dans divers débits de boissons.
- L'identité de 527 voyageurs a été vérifiée.
-700 interpellations d'individus ont eu lieu à la date du 18 avril.
Les Renseignements généraux de Caen ont procédé à des surveillances en gare et effectuent des sondages parmi les voyageurs empruntant divers trains express et omnibus.
La Police Judiciaire effectue depuis jeudi des perquisitions chez les individus suspectés d'activité communiste. De nombreuses personnes habitant la région voisine du lieu de l'accident sont entendues, leur emploi du temps minutieusement contrôlé, des vérifications méthodiques sont effectuées pour déceler la présence ou le passage, avant et après l'attentat, d'individus dont les allées et venues auraient pu être suspectes.
La Gendarmerie de l'arrondissement de Caen procède, commune par commune, à un contrôle de l'emploi du temps de nombreuses personnes.
Enfin, 51 individus ayant quitté le 16 avril la région caennaise, font l'objet d'un contrôle d'identité dans certaines villes de province et dans la région parisienne. Afin de faciliter le travail des enquêteurs, une documentation provenant de la centralisation à Paris des rapports judiciaires sur l'organisation terroriste, a été mise à leur disposition.

Sanctions
Le 17 Avril, les Autorités allemandes informaient MM les Préfets du Calvados et de la Manche, qu'à compter du 19 Avril, jusqu'à nouvel ordre, une équipe de vingt hommes accompagnera les trains de permissionnaires de Cherbourg et Amiens, et retour.
D'autre part, les sanctions suivantes ont été édictées pour l'ensemble du département de la Manche, jusqu'à nouvel ordre :
I°) Suppression de tous spectacles, cinémas, réunions, manifestations sportives ou autres, fermeture à 18 h. de tous cafés, restaurants et débits de boissons.
2°) Interdiction de toute circulation de véhicules et de personnes, de 19 h. 30 à 6 h.
Le 20 Avril, les Autorités allemandes ont fait part au Préfet des sanctions suivantes 30 otages seront immédiatement exécutés (l'exécution semble déjà avoir eu lieu). Si, dans un délai de 3 jours, à compter du 20 Avril, les coupables n'ont pas été arrêtés, 80 exécutions nouvelles auront lieu, ainsi que 1.000 déportations
Le 21 Avril, les Inspecteurs de la Police Judiciaire cherchent à identifier 4 individus remarqués dans la soirée du 15 avril, en gare de Mézidon. L'attitude de ces individus a paru suspecte. Leur signalement assez précis a été diffusé à toutes les brigades de Gendarmerie du département et aux Services de Police. Un témoignage précis rapporte qu'au cours d'une conversation, ces individus ont fait allusion au déraillement, le mot "rail" a été prononcé a différentes reprises. 
Le 22 Avril, la trace des 4 individus suspects est retrouvée a Lisieux où ils avaient attiré l'attention le 18 avril. Ils se sont présentée dans un café de cette ville et auraient pris le train pour Paris. D'autre part, 4 individus dont le signalement peut correspondre à celui-ci, ont été remarqués le 16 dans un hôtel de Paris. Vérifications en cours depuis le matin.
A la suite de ces recherches, 4 arrestations ont été opérées le 22 Avril :

WOLEK FRANCHISCEZEK, né le 15 Septembre 1906 à INSTELICHE, (Pologne) employé, domicilié 1 rue de la Liberté à Giberville (Calvados) communiste.
ALLARD Louis, né le 5 Avril 1913, Caen, ajusteur à la S.N.C.F. domicilié 44 rue de l’église à la Maladrerie à Caen, détenteur d'un tract gaulliste.
LECOMTE Emile, Auguste, Alphonse, dit "Mimile" né le 25 Février I898 à la Maladrerie (Calvados) vérificateur à la Société Métallurgique de Normandie, 250 rue St Jean à Caen, suspect d'activité communiste, pouvant être l’agent de liaison du Comité Central de la Région Parisienne (Affaire CADRAS et PICAN).
EPLOEN Alphonse, Alexis, se disant "Freddy » « Mac » « Way », « Billington » né le 6 Février 1907 à Roubaix (Nord) manœuvre, domicilié 19 rue de l'Alma à Roubaix. Suspect d'activité terroriste, arrêté à Roubaix, ce matin, à la suite de témoignages et renseignements recueillis contre lui dans le Calvados.

A noter qu'au cours de l'arrestation de WOLEK un fonctionnaire de la Police Judiciaire a été blessé.  Aucun de ces individus n'a directement participé à l'attentat, mais peut appartenir à l'organisation secrète terroriste et, à ce titre, avoir été complice direct ou indirect des exécutants. L'interrogatoire et les vérifications en cours le préciseront.

Sources 
© Dossier pédagogique "La répression durant la seconde guerre mondiale"  Archives nationales. Annick Pegeon, Christophe Barret.

© Déraillement du 16 avril. Collection R. Commault - Mémorial de Caen.

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