L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


HUMBERT Adrien, Marcel, Edouard



Matricule 45674 à Auschwitz
Rescapé

Adrien Humbert, surnommé « le Rougeaud » est né à Paris 13ème le 28 juin 1921. Il habite au 158 avenue Jean Jaurès à Drancy (Seine / Seine-St-Denis) au moment de son arrestation (ou a Clichy sous bois : il existe deux adresses au BAVCC). 
Il est célibataire. Après avoir passé le Certificat d’Etudes Primaires, il doit travailler très jeune, sa famille étant éprouvée par la maladie, « le travail en usine, écrit-il, était pour moi nécessaire ». Il travaille à la CAPRA à La Courneuve  « Compagnie Anonyme de Production et de Réalisations Aéronautiques ». Une usine d'aviation qui a racheté les installations de la « Société des Avions Bernard ». Il est charpentier en fer et syndiqué à la CGT : « dans ce milieu il était normal que je fusse syndiqué ».
L’usine est évacuée avec l’approche des armées allemandes. « Mes parents et deux jeunes frères étant partis en Bretagne, je devais rejoindre moi le matériel, évacué à Chôlet. Je partis donc avec un camarade de mon âge et nous connûmes cette grande bousculade entre Paris et Orléans ; notre jeunesse nous permit à force de débrouillardises, de changer plusieurs fois de voiture, et nous arrivâmes dans les environs de Toulouse, à Lavelanet, où nous fûmes accueillis (…) ».
Après l’armistice, « nous fûmes invités, les évacués, à rentrer chez nous ; nous primes le train et ce fût le retour sur Paris ; je retrouvais mes parents et mes deux frères qui étaient revenus de Bretagne». Il est au chômage : « Réorganisation de la vie sous l'occupant : je me rendais alors à l'usine d’aviation qui m'employait et là nous touchâmes une sorte d'allocation de chômage ; nous nous rendions deux fois par semaine dans les bureaux de notre usine ».
Adrien Humbert est arrêté le 28 août 1940 par la police française dans les bureaux de son usine, où il est venu toucher son allocation de chômage : alors qu’un tract syndical, les appelant à ne pas reprendre le travail pour les Allemands, a été distribué le jour même « par quelques camarades de notre syndicat », une voiture de police française arrive. « Nous fûmes arrêtés à quatre ou cinq ». Les policiers procèdent à des fouilles : Adrien Humbert est porteur d’un de ces tracts.
Cellule 126, dessin de Roger Payen
Conduit avec d'autres militants au commissariat de La Courneuve, il y passe la nuit  " à laver par terre ", avant d'être enfermé au Dépôt, puis à la Santé, dans une cellule d'isolement durant 60 jours : « ce fut long, car non loin de ma cellule, il y avait le carillon de la prison, j’entendais tous les quarts, les demies et les heures sonner, jour et nuit ». Lire son récit dans ce blog La Prison de la Santé, récit d'Adrien Humbert.
Adrien Humbert est libéré le 18 octobre 1940, après avoir « signé un engagement à ne pas s'occuper de politique ». « Je me rendais compte qu'il ne fallait pas que je reste chez mes parents. Des voisins bien intentionnés auraient eu tôt fait de me faire trouver une occupation par la police française ou allemande ». Il trouve à s'employer sur des chantiers de Travaux Publics en province.
« A cette époque, il ne faisait pas bon avoir vingt ans et travailler en usine, car les autorités allemandes réquisitionnaient les jeunes pour travailler en Allemagne. Je me mis alors à travailler sur des chantiers de Travaux Publics en province, pour des entreprises françaises qui, elles, travaillaient pour les Allemands, il n'y avait pas le choix ; j'étais relativement tranquille, nourri et logé, cantine et baraquement, ce qui me permettait d'envoyer ma paye à mes parents ; ils en avaient bien besoin, père tuberculeux, mère impotente et deux jeunes frères de onze et treize ans. A cette époque, le ravitaillement était très difficile, et chaque mois je venais passer deux ou trois jours à la maison ; autour de mes chantiers je trouvais un peu de pommes de terre, beurre et fromage, et, quelquefois une volaille ou  un morceau de porc. Pensez si j'étais bien reçu ! ».
28 avril 1942, deuxième arrestation. « Le temps passa ainsi jusqu'à la date du 28 avril 1942, j'étais alors sur un chantier où nous montions des hangars sur un terrain d'aviation à Abbeville, dans la Somme. Ce 28 avril je passais mon week-end mensuel chez mes parents, c'est alors qu'à 7 h le matin, un Feldgendarme et un Inspecteur de police français sont venus me réveiller - drôle de réveil !-. Il est probable que si je n'avais pas été là, ils auraient pris mon père. Il leur fallait beaucoup de victimes, car ce 28 avril 1942 fut la plus grande rafle de toute l'Occupation ». Ce jour là une rafle est en effet effectuée par l’occupant dans tout le département de la Seine. Lire La politique allemande des otages (août 1941 -octobre 1942). Suivant cette politique des otages, les autorités d’occupation ordonnent l’exécution d’otages déjà internés et arrêtent 387 militants, qui avaient déjà été arrêtés une première fois par la police française pour « activité communiste » depuis l’armistice et libérés à l’expiration de leur peine. Il s’agit de représailles ordonnées à la suite d’une série d’attentats à Paris (le 20 avril un soldat de première classe est abattu au métro Molitor, deux soldats dans un autobus parisien, le 22 avril un militaire est blessé à Malakoff).
Adrien Humbert est amené au commissariat de Drancy, puis il est conduit en bus à la Mairie du 19ème. « Nous nous retrouvâmes quelques centaines à l'Ecole Militaire et après un tri grossier, nous fûmes pris en charge par de nouveaux bus qui cette fois nous déposèrent à la gare du Nord. Nous ignorions toujours notre destination. Il va sans dire que tout cela se passait sous la menace de mitraillettes et de coups de bottes. (…) nous sommes jetés dans des wagons. Quelques jours plus tard nous nous nous reconnaissions sur une photo de « Paris-Soir » comme étant des volontaires pour le travail en Allemagne ! On n’y voyait pas les mitrailleuses. » Le soir même, le convoi de plusieurs centaines d'hommes arrive au camp allemand de Compiègne (Frontstalag 122). 
Feuilles de plantin
Il y souffre de la faim : je regrettais bientôt la si mauvaise nourriture de la Prison de la Santé.  Nous avions droit au colis et lettres, mais tout était pillé, et nous recevions bien peu de ce qui nous était envoyé. Nous mangions déjà les feuilles de plantin des pelouses" écrit-il. Il se souvient du bombardement en représailles de l’évasion de Georges Cogniot dont il parle avec admiration : « un grand bonhomme ».
Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941 octobre 1942)  et «une déportation d’otages».


Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Adrien Humbert est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942. Adrien Humbert écrit « Pas d’eau, pas de vivres, un bidon au centre pour nos besoins. Wagons plombés, planches clouées, nous étouffions. Quelques décès en route, sans compter l’exécution sommaire  du "mouton" de Compiègne qui voyageait avec nous. C’était pour lui, le remerciement des SS pour ses nombreuses délations ».
L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. « Le train s’arrête. Immédiatement un concert de hurlements de SS et d’énormes chiens. La porte du wagon s’ouvre. Un SS armé d’une trique monte et commence à frapper à tour de bras. Affolement général, nous ne tenions pas debout. Nous nous jetons littéralement sur le quai où les chiens harcèlent. Toujours accompagnés de coups de pied, de poings, de crosses et de triques. Devant chaque porte du wagon, quelques gars ne se relèvent pas. « Nous sommes rassemblés. Un officier nous interroge « que les malades se mettent de côté pour l’infirmerie ». Quelques dizaines de gars se rangent. Nous connaissons maintenant les soins qu’ils ont reçus ! »

Adrien Humbert est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45420» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Ce matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : Sa photo d’immatriculation à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. Après l’immatriculation, ils subissent un simulacre de visite médicale : on se borne à leur demander s'ils sont malades, s'ils ont eu la malaria ou une maladie contagieuse. On leur examine la bouche : « Tout était noté, surtout les dents en or et les bridges ». Dehors, attendant son tour, il voit circuler des véhicules chargés de corps sans vie. « Pour la première fois, je vis passer une grande charrette de cadavres (...) jetés pêle-mêle. Je ne pus les compter, il y en avait trop. J'étais effrayé car je n'avais jamais rien vu de si affreux. Tous ces cadavres nus avaient l'air d'enfants squelettiques, avec des membres virils qui paraissaient énormes. Les genoux avaient l'air de grosses boules. Les hanches et les épaules ressemblaient à des portemanteaux ».
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. 
Le 10 juillet : Il est 3 h 30 du matin quand les ordres retentissent. Les "45.000" doivent se lever en silence, sortir en toute hâte et se ranger par cinq devant leur block. Une fois rassemblés, titubant de sommeil, ils sont dirigés en colonne vers les WC, situés derrière les blocks : « Les latrines. Imaginez des feuillées de 20 mètres de long, larges d'1 m 50 à 2 m, avec une barre de bois devant à 50 cm du sol (…). Une espèce de chef aux muscles redoutables passait devant la  feuillée et matraquait (...) jusqu'à la chute dans la fosse. Je dois à la souplesse de mes 20 ans d'y avoir échappé ».
Le 13 juillet : « Nous sommes interrogés sur nos professions. Les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et s'en retournent à Auschwitz I, ils sont approximativement la moitié de ceux qui restaient de notre convoi. Les autres, dont je suis nous restons à Birkenau où nous sommes employés pour le terrassement et pour monter des baraques appelées Block » (Pierre Monjault).
Adrien Humbert est affecté à Birkenau, au Block 15, bâtiment 5. Il travaille aux Kommandos « Coiffeurs », puis « Désinfection » et dit comment il doit « raser et désinfecter des femmes juives ».
Il tente de restituer cette atmosphère infernale de Birkenau : « Tout cela se passait sur une terre aride. Pas un arbre, pas un brin d'herbe, pas un oiseau. Un ciel continuellement enfumé par tous ces corps que l'on brûlait. Et cette odeur fade des corps qui se décomposent, debout, par la diarrhée, mêlée à celle des chairs brûlées dans les crématoires et dans les fosses. Hurlement des bourreaux et cris des victimes que l'on assassinait. Tout cela faisait un fond sonore, visuel, odorant qui ne peut se traduire par des mots, qui ne peut être compris par ceux qui n'ont pas vécu des moments pareils ».
Dernier Kommando à Birkenau, le « Chenil » : « Ils avaient besoin d'un charpentier pour réparer et entretenir des niches à chiens. Je fis donc partie d'un kommando qui travaillait au chenil SS. Cinq ou six cents chiens, tous bien dressés pour nous dévorer. A force de ruse et de patience, je finis par me faire adopter par un grand nombre d'entre eux. Je repris des forces, car cela me permettait de manger le restant de leurs gamelles. Ils étaient mieux nourris que nous, car ils avaient de la viande dans leur soupe. Un superbe berger allemand me permettait même d'entrer dans sa niche. Il n'avait sûrement pas l'âme SS. J'en profitais souvent pour venir me chauffer contre lui, en cachette. Un jour, je fus pris à voler des biscuits de chien : le SS qui s'occupait du chenil fit détacher une dizaine de bêtes et les lança sur moi. Je fus roulé, traîné, le manteau déchiqueté. Mais je vis que les bêtes me connaissaient bien, car aucune d'elles ne me mordit vraiment. Et je dus jouer la comédie pour m'en tirer. Cela dura quelques minutes et le SS rappela ses chiens. Il était content, il me croyait plein de morsures ».
Un soir (le 17 mars 1943), après l’appel, la plupart des vingt-cinq « 45000 » survivants de Birkenau sont rassemblés. Consignés dans un block, dix-sept (1) d’entre eux sont conduits le lendemain sous escorte au camp principal, Auschwitz I. En application d’une directive datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus français des KL la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres, il reçoit le 4 juillet 1943, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz, l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille - rédigées en allemand et soumises à la censure - et de recevoir des colis contenant des aliments.
Quelques jours à peine après la réception des premières lettres, on vient chercher les "45 000" dans leurs kommandos pour les conduire au block 11. Le block 11 est non seulement la prison du camp mais aussi celle de la Gestapo de Katowice. Situé dans l'angle sud-est du camp, il donne sur une cour fermée par deux hauts murs qui le réunissent au block 10. Aussi les "45 000" sont-ils pleins d'appréhension quand on les amène dans ce qu'Adrien Humbert appelle le "block maudit". « Dans la cour intérieure fermée de toutes parts, le sol était préparé pour recevoir une douzaine de potences, pour pendaisons en série et le mur du fond était criblé d'impacts de balles et le sol, devant ce mur, était un genre de grand bac à sable, chargé de boire le sang des victimes ». « Nous ne savions pas ce que nous faisions là. Cela dura quelques mois. Nos cheveux étaient repoussés. Nous ne faisons rien et ne sortions pas, à part dans cette cour. Je ne sais pas combien nous étions, plus de deux cents, parmi lesquels à peu près cent cinquante rescapés du convoi des 1170 déportés le 6 juillet 1942 de Compiègne. Un jour, je ne saurais donner une date, nous fûmes remis dans le camp, rasés de nouveau et renvoyés dans des Kommandos de travail. Ce fut vers Noël-jour de l’an que je fus envoyé en transport ».
Alors que le 3 août 1944, les trois quarts des “45000” d’Auschwitz sont à nouveau placés en “quarantaine”, au Block 10, pour être transférés vers d’autres camps (ce qu’ils ignorent), il fait partie de ceux qui restent à Auschwitz (2). Lire dans le blog, "les itinéraires suivis par les survivants". L'évacuation du camp d'Auschwitz, en janvier 1945, se fait en plusieurs directions : onze "45 000" sont dirigés sur Gross-Rosen, deux sur Buchenwald, vingt sur Mauthausen.
Adrien Humbert est transféré d’Auschwitz pour Breslau puis Gross-Rosen en janvier 1945. De là « nous partîmes à pieds en tirant des traîneaux sur la neige pour Gross-Rosen où je restais quelques jours. J’étais seul depuis que j’étais parti d'Auschwitz, seul Français parmi des centaines de Russes, de Polonais, Tchèques, Hongrois, Belges, Hollandais, Grecs. J’avais bien du mal à tenir, mais ma longévité à Auschwitz m’avait donné quelques rudiments d’auto-défense». A Gross Rosen, il retrouve René Besse, Raymond Boudou, Henri Charlier, Maurice Courteaux, Pierre Felten, Georges Gallot, Francis Joly, Lucien Marteaux, Pierre Monjault, Albert Rosse.
Le 11 février, il est transféré à Buchenwald. « Je fis partie d'un convoi qui voyageait sur des wagons plats, découverts, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits. Je finis le voyage couché sous deux cadavres, avec nos trois couvertures sur moi. Nous n'étions pas nombreux à débarquer à Buchenwald ». Il y reçoit le matricule « 128937 » dans « un petit camp sous tentes ». De là il est renvoyé à Magdebourg où il reste quelques semaines.  
En avril, le camp est évacué et commence une « Marche de la Mort ». « Les Russes n’étaient plus loin. Nous évacuâmes ce petit camp un soir vers 17 heures et avons marché jusqu’à minuit. Nous ne restions pas 300. Les révolvers des SS remplissaient les fossés au bord des routes ». Il a faim et n’hésite pas à dérober le repas d’un des SS : « Un de ces SS m'avait donné sa serviette à porter (sur la route de Magdebourg). J'y glissai la main et sentis un flacon et un sandwich. Je mangeai le sandwich et bus le flacon. Il contenait de l'alcool. J'entendis dans le noir le SS qui me cherchait. Je me débarrassai de la serviette en la jetant dans le fossé. Nous étions tellement semblables physiquement, que je ne risquais pas grand-chose ».
Lorsque les "45 000" sont groupés, ils s'organisent pour mettre en commun leurs ressources et affronter ensemble les périls qui les menacent. Le 8 avril, départ d'Hersbrück. « Nous avons décidé de marcher en tête de la colonne afin d'éviter les à-coups. Seize jours de marche sans nourriture. Nous mangeons de l'herbe, des pissenlits, des betteraves crues. Le soir, nous couchons à la belle étoile ».
Adrien Humbert réussit à s'enfuir pendant la marche d'évacuation de Magdebourg : « Les Russes n'étaient pas loin. Nous évacuâmes ce petit camp, un soir, à 17 heures. (...) Nous étions partis à cinq cents, à minuit nous n'étions pas plus de trois cents. Les revolvers des SS remplissaient les fossés, au bord des routes. (...) Des avions passaient sans arrêt au-dessus de nous et les SS n'osaient même pas allumer une cigarette. A côté de moi, un jeune Russe qui parlait français me dit : "Je n'en peux plus. Si je m'arrête, je vais prendre une balle dans la tête. Je vais essayer de me sauver". Nous avions un SS tous les quinze mètres, il faisait une nuit très noire et nous étions forcés de nous toucher pour marcher. Il se glissa derrière le SS qui marchait le long du fossé et se laissa glisser dans le fossé. J'étais à côté de lui. J'écoutais, tout en marchant, pendant quelques minutes. Pas de coup de revolver, donc il était sauvé. Pourquoi pas moi ? Quelques centaines de mètres plus loin, je me laissai glisser à mon tour, doucement, sur le dos, dans le fossé plein de neige et d'eau. Ah, ces pas qui me frôlaient et qui n'en finissaient pas. Je les entendis décroître et je me levai. Je fus comme un fou pendant un certain temps, je courais à travers champs, jusqu'au petit jour. (...). Là, je vis un clocher dans la brume. Je décidais de me rendre dans ce village, il s’appelait Möckern (situé en Saxe-Anhalt), et de me trouver à manger et à me chauffer. J’étais décidé à me rendre aux gendarmes, mais surtout pas aux SS. Des ouvriers en vélo s'en allaient au travail et quand ils me voyaient, ils tournaient la tête pour ne pas me voir. Je n'étais sûrement pas beau à regarder. Enfin la première maison. Une porte ouverte. Une forte femme lavait le carreau : "Que faites-vous ici ?" - "J'ai faim". - "Ne restez pas là, je vais vous chercher une tartine. Partez vite". Je sors avec ma tartine et j'entre dans le pays. Face à moi, deux hommes en kaki marchent au pas. Je pense SA égale SS et je m'évanouis. Je m'éveille un moment après dans les bras d'un soldat français. Prisonniers, ils étaient dans un petit commando d'une cinquantaine dans ce petit pays. J'avais confondu les tenues kaki. J'étais sauvé ».
Il est rapatrié le 3 juin 1945.
Séquelles de sa déportation : « il a une cheville toute noire, une plaie profonde à la cheville qui ne s'est jamais cicatrisée » Eliane Jullien, sa belle-fille. Il a épousé Suzanne Lucas. Eliane Jullien, la fille de celle-ci, m’a écrit : « Il m'a élevée comme un père » (lettre du 28 août 1989).
Il correspond avec ses camarades rescapés, notemmant Raymond Montégut. 
En 1984, il témoigne de sa déportation avec ce cahier dont sont extraites toutes les citations de cette biographie.
Adrien Humbert est mort le 14 février 1987 à l'hôpital de Montpellier. Son épouse meurt de chagrin le 12 septembre 1988.
  • Note 1 : Les dix-sept "45 000" ramenés de Birkenau à Auschwitz-I, en mars 1943, sont : David Badache, Raymond Balestreri, Roger Collignon, Lucien Ducastel, Georges Dudal, Robert Gaillard, Germain Houard, Adrien Humbert, Charles Lelandais, Victor Louarn, Pierre Monjault, Aimé Oboeuf, Henri Peiffer, André Seigneur, André Rousseau, Stanislas Tamowsky, Marius Zanzi. Tous, à l'exception de Raymond Balestreri survivront à leur déportation.
  • Note 2 : Un groupe de 31 est transféré le 28 août pour Flossenbourg, un autre groupe de 30 pour Sachsenhausen le 29 août 1944. Un troisième groupe de 30 quitte Auschwitz pour Gross-Rosen le 7 septembre.
Sources
  • Témoignages : lettre de Madame Gaudray, épouse d'un rescapé (25 mars 1988).
  • Lettre de Raymond Montégut. 
  • Lettre de Eliane Jullien dont la mère, Suzanne Lucas, avait épousé Adrien Humbert
  • Humbert Adrien : « 39 ans après, mémoires d'un déporté », 1984, cahier de 21 pages.
  • Eglise de Möckern Google Earth
  • Photo d'un wagon utilisé pour le transport des déportés, © FMD.
  • © Photo de la porte d’entrée du camp d'Auschwitz : Musée d’Auschwitz-Birkenau.
Biographie installée en juillet 2012, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

Aucun commentaire: