L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


MAUGER Roger, Maurice



Roger Mauger est né le 13 septembre 1912 à Paris XIXème
Il est le fils d’Augustine Sénécal et d’Henry Mauger, maréchal-ferrant, son époux (mariés le 12 septembre 1903 à Paris XVIIème). 
Il a un frère, Ernest, né en 1907. 
Roger Mauger habite chez ses parents jusqu’en en 1940, au 25 voie Cuvier (où il reçoit sa convocation pour la commission de réforme du service militaire, le 31 mai 1940). 
Il habite ensuite au 4 place de l'Eglise à Vitry-sur-Seine (Seine / Val-de-Marne) au moment de son arrestation (adresse relevée sur une liste du camp de Rouillé).
Roger Mauger est célibataire. Il est bourrelier-sellier de formation, travaille chez Citroën, puis est embauché comme manœuvre à l'usine U.D.E. (Union De l’Electricité, à l’usine Arrighi Vitry-Sud).
Comme son père il est membre du Parti communiste. Il est un des animateurs de l’action revendicative dans son usine, ainsi que le consigne le registre du commissariat de Vitry : « Militant fervent, principal propagandiste Union d’électricité »
Ces renseignements sont consignés dans des fiches individuelles (ci-contre) établies en octobre 1940 par le commissariat de Vitry et réactualisées régulièrement : pour Roger Mauger le 5 avril 1941. Lire l’article du blog Le rôle de la police française dans les arrestations des  « 45000 » de Vitry.
Roger Mauger diffuse la presse clandestine communiste pendant l'Occupation. Il est arrêté à son travail par la police française : « Arrêté pour faits politiques. A fait une demande de libération (objet rapport n° 572- 11/05/1941 »). Fiche de police.
On ignore la date exacte de son arrestation mais  il faisait partie des 69 internés des Tourellles transférés le 20 janvier 1941 à la suite de l'arrêté d'internement administratif prononcé par le préfet de police de Paris, Roger Langeron, à la maison centrale de Clairvaux (Aube), d’où il écrira plusieurs lettres à ses parents. Lire dans le blog La Maison centrale de Clairvaux
Lettre du camp de Rouillé
Le 26 septembre, il est transféré au camp de Rouillé (1). Il y écrit de nombreuses lettres à sa famille. Le 11 décembre 1941, il décrit la vie quotidienne la « nourriture frugale ». Le 29 décembre il fait état de sanctions qui viennent d’être levées, mais souligne « qu’il n’a droit qu’à un recto, que le préfet est venu mais qu’il n’y a pas eu d’amélioration pour la nourriture ». Le 24 février 1942, il fait part du froid, de la neige, de la pluie et de la boue… « J’ai encore entendu parler de libération dans le camp. Pour mon compte personnel, cela ne ferait pas de mal de me faire cette farce là ». Il souhaite que Nénesse (son frère Ernest) prenne son courage à deux mais et lui donne des nouvelles de tout le monde.
Le 18 mars 1942, il signale que « la nourriture a baissé brutalement, presque de moitié. Surtout que maintenant on ne mange quasiment plus que des rutas (rutabagas) et des topinambours ». Il parle du bombardement sur Billancourt, mais ne sait pas s’il y en a eu d’autres. Il signale que le matin même : « les Allemands sont venus chercher 14 copains, pour parait-il aller travailler dans le Nord de la France ». En fait il s’agit d’un groupe de 14 jeunes communistes qui - à la demande des autorités allemandes - sont transférés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) en vue de leur déportation comme otages (1).  
Le 1er avril il fait part des problèmes de ravitaillement et compte beaucoup sur les colis. Il parle du mariage de son frère et pense à demander une permission : « je verrai bien ce que ça donnera ». Le 22 avril, il parle de la campagne de Vichy pour le blé : « cette fameuse campagne pour le blé démontre bien que le pays traverse une crise économique comme on n’en a jamais vu ». Il fait allusion à « quelques  libérations : mais je me demande à quelles conditions ? Enfin, si je suis appelé à mon tour pour le questionnaire relatif à la libération, je verrai de quoi il retourne ». Le 8 avril il écrit : « pour Pâques, nous avons passé deux bonnes journées (si l’on peut dire dans notre situation) : nous avions organisé des  jeux en plein air et une petite pièce de théâtre ». Il fait état du bombardement de Saint-Nazaire, et de celui de la centrale de Gennevilliers.
Le 29 avril, il parle de la vente de la maison de ses parents : « vous m’en avez bouché une surface ! ». Ses lettres des 6 et 12 mai sont remplies d'humour et de courage.
Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au directeur du camp de Rouillé (2) une liste de 187 internés qui doivent être transférés au camp allemand de Compiègne (Frontstallag 122). Le nom de Roger Mauger (n°130) y figure. C’est avec un groupe d’environ 160 internés (3) qu’il arrive à Compiègne le 22 mai 1942. La plupart d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet. 
Au camp de Compiègne (Frontstalag 122), il reçoit le matricule 5943. Par un courrier en date du 29 juillet 1942 envoyé à son père par l’administration du camp, on sait qu’il a reçu 4 colis : « Pendant sa présence dans le camp de détention de police de Compiègne, 4 paquets ont, en tout, été remis au prisonnier Mauger, à savoir ceux arrivés les jours suivants : 4 juin, 22 juin, 29 juin, 4 juillet ». Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à la déportation de 14 vitriots, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».

Il commence une lettre pour ses parents le 5 juillet 1942, qu’il termine dans le wagon qui l’emporte vers Auschwitz et la  jette à un arrêt. Elle arrivera à destination. Il y écrit : « Compiègne, le 5-7-42. Chers parents. Je suis prêt à être embarqué pour l’Allemagne, certainement pour travailler. Enfin, il ne faut pas se frapper. J’ai un moral excellent, et c’est le principal. Le plus embêtant c’est que je n’ai pas de tabac. Je tâcherai de jeter cette lettre en cours de route. Je ne sais pas si elle vous parviendra, car je n’ai pas de timbre. Enfin j’espère qu’elle sera trouvée par une personne (… illisible) et que vous aurez de mes nouvelles. Je ne vois presque plus clair, aussi j’écris très mal. Nous avons touché une boule de pain et 3 camemberts, aussi notre voyage va durer au moins 3 jours dans des wagons à bestiaux. Comptez sur moi pour vous faire parvenir de mes nouvelles aussitôt que je le pourrais. Ne vous inquiétez pas, je suis bien portant et pas trop mal traité. Courage, et confiance, nous arriverons au bout de nos misères. J’arrête, je n’y vois plus clair. Bons baisers à tous et à bientôt. Roger. Dire que ça fait 18 mois que je suis enchristé et çà fait 4 fois que je suis déplacé. On a raison de dire que les voyages forment la jeunesse ».

« Le 6-7-42 Je termine ma lettre dans le train. 45 par wagon à bestiaux, avec tous nos paquets ce n’est pas drôle. En ce moment nous roulons en direction de la Belgique, c’est un cheminot qui nous l’a dit. J'ai tout lieu de croire que nous allons en Silésie (…illisible…) Ne vous en faites pas, j’ai le moral… Bon, j’ai trouvé un timbre, et j’espère que ma lettre vous parviendra. Bonjour à tous, Henri, Lucienne, Georges, Nénesse, Georgette et les copains. Je vous embrasse de tout cœur. Roger. Nous sommes plus de 1100 déportés ».
Roger Mauger est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 »

Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Son numéro d’immatriculation lors de son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Le numéro 45865 ? figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, ne saurait être considéré comme sûr en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il ne figure plus dans mon ouvrage Triangles rouges à Auschwitz.

Roger Mauger meurt à Auschwitz le 19 septembre 1942, d’après le certificat de décès établi pour l’état civil d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 791). Il convient de souligner que cent quarante-huit 45000 ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz les 18 et 19 septembre 1942, ainsi qu’un nombre important d’autres détenus du camp enregistrés à ces mêmes dates. D’après les témoignages des rescapés, ils ont tous été gazés à la suite d’une vaste sélection interne des inaptes au travail, opérée dans les blocks d’infirmerie. Lire 80 % des 45000 meurent dans les 6 premiers mois, pages 126 à 129 in Triangles rouges à Auschwitz.
La mention Mort en déportation est apposée sur son acte de décès (arrêté du 26 janvier 1995, paru au Journal Officiel du 8 mars janvier 1995). 
Son nom est honoré sur la stèle situé dans l’enceinte EDF à Vitry, dédié aux employés de l’ancienne centrale électrique U.D.E. Arrighi Vitry-Sud : soldats, déportés, civils, morts pour la France entre 1939 et 1945, (y figure également celui d’Adrien Raynal, un 45000 d’Orly).
Son nom, est également honoré sur la plaque située place des Martyrs de la Déportation à Vitry, inaugurée à l’occasion du 50ème anniversaire de la déportation : 6 juillet 1942, premier convoi de déportés résistants pour Auschwitz - 1175 déportés dont 1000 otages communistes - Parmi eux 14 Vitriots (monument situé place des Martyrs de la Déportation à Vitry : A la mémoire des Vitriotes et des Vitriots exterminés dans les camps nazis).
À l’initiative de Robert Vigreux, conseiller municipal, puis de Jeanine Horner, habitante du quartier du Fort, le Comité du souvenir du Fort a été créé en 1962. Il a lancé une souscription afin que soit réalisée une plaque à la mémoire de sept résistants du quartier, morts dans la lutte contre l’occupant nazi (Jean Bécot, Georges Beunon, Daniel Germa, Jean Hernando, Jules Lacombe, Roger Mauger et Léon Moneger).
  • Note 1 : Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. Il a été fermé en juin 1944. In site de l’Amicale de Chateaubriand-Voves-Rouillé.
  • Note 2 : Marcel Algret, Maurice Alexis, Henri André, Jean Bach, Roger Desjameau, Louis Faure, René Faure, Georges Guinchan, Faustin Jouy, Henri Migdal, Marcel Nouvian, sont tous déportés à Auschwitz. André Giraudon, de Bourges, est fusillé à Compiègne le 10 mai 1942.
  • Note 3 : Dix-neuf internés de cette liste de 187 noms ont été soit libérés, soit transférés dans d’autres camps, ou sont hospitalisés. Trois se sont évadés. Cinq d’entre eux ont été fusillés.
Sources
  • Documents confiés par son frère à  José Martin (photocopies des lettres de Clairvaux et Rouillé, convocation à la Commission de réforme (18 juin 40).
  • Attestation du Préfet de l'Aube : Roger Mauger est détenu administrativement en vertu du décret du 18 novembre 1939.   
  • Liste de détenus transférés du camp de Rouillé vers celui de Compiègne le 22 mai 1942. Archives du Centre de documentation juive contemporaine : XLI-42.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Archives de Caen du ministère de la Défense). Liste communiquée par M. Van de Laar, mission néerlandaise de Recherche à Paris le 29.6.1948, établie à partir des déclarations de décès du camp d'Auschwitz. Liste Auch 1/7. Liste V: n° 31946 - Liste S n° 234 
  • La Résistance à Vitry, brochure édité peu de temps après la Libération par la municipalité, sans date. 
  • De l’occupation à la Libération, témoignages et documents, brochure éditée par la Ville de Vitry-sur-Seine, pour le 50ème anniversaire de la Libération, Paillard éd. 1994. 
  • © Photo de la porte d’entrée du camp d'Auschwitz : Musée d’Auschwitz-Birkenau.
  • © Site Internet Mémorial-GenWeb.
  • © Site Internet Légifrance.gouv.fr
  • © Archives en ligne du Val de Marne
  • © Fiches de police des commissariats d’Ivry et Vitry. Musée de la Résistance Nationale : mes remerciements à Céline Heytens.
  • Archives de la préfecture de police de Paris. BA 2397. 
Biographie rédigée en 2003, installée et complétée en juin 2012, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942, Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des "45000", éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d'utilisation totale ou partielle de cette biographie. *Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com. Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

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