L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


BAUDRY Raymond, Henri


Matricule 45208 à Auschwitz

Raymond Baudry est né le 26 janvier 1893 à Louvetot (Seine-Inférieure / Seine-Maritime). 
Il est le fils d'Angélique Baudry, née  le 15 janvier 1873 à Louvetot. En 1902 elle épouse Gaston Delaroque, un voisin du quartier de l’Eglise. De ce mariage naissent cinq enfants (Gaston en 1903, Suzanne en 1905, Marthe en 1907, Raymonde en 1910 et Charlotte en 1912).
Raymond Baudry habite à Lillebonne (Seine-Inférieure / Seine-Maritime) au moment de son arrestation. Il est domicilié à Lillebonne depuis 1936, au 92 rue Fontaine Bruyère, dans le quartier ouvrier de La Vallée, siège des usines textiles.
Raymond Baudry est boulanger en 1913, lorsqu’il est appelé sous les drapeaux le 27 novembre. Il est affecté au 24ème régiment d’infanterie, mais est alors ajourné, classé «soutien indispensable de famille » le 20 octobre 1913.  A la déclaration de guerre, il est rappelé aux armées le 2 août 1914. Le relevé anthropométrique indique « 1m 65, cheveux châtain, yeux gris, front et nez moyens, visage ovale »
Le camp de Giessen (Hesse)
Pendant la guerre 1914-1918 il est fait prisonnier à Verdun le 1er février 1916 et passe deux ans et demi au Kriegsgefangenelager de Giessen (Gießen-Wieseneck, Hessen). Il est rapatrié en France le 15 décembre 1918. «En permission le 19 décembre 1918». 
Puis il est affecté au 74ème régiment d’Infanterie le 18 février 1919, et au 129ème RI le 1er mars 1919. Le 3 septembre 1919 il est mis en « congé illimité rattaché au 39ème RI ». 
Raymond Baudry et sa demi-soeur Charlotte
De retour de captivité, il revient habiter le quartier de l’Eglise à Louvetot, dans la maison des Baudry où vivent sa grand-mère et son oncle Félix. Il est employé comme bûcheron et son oncle Félix est son patron.
Durant les années 20, il est employé à la Société Industrielle de Caudebec-en-Caux », la société des hydravions Latham. Le 19 juin 1923 il est «  classé  affecté spécial » comme employé de cette Société (1).  
Raymond Baudry quitte la Société Industrielle de Caudebec-en-Caux en 1928, et son «affectation spéciale» est rayée le 27 mars 1928.  
Le 1er mai 1930 son nouveau centre de mobilisation est le «34ème travailleurs», stationné en Seine-Inférieure à Eu (3ème Région Militaire). Embauché comme poseur de voies à la Standard vers 1935, il est à nouveau  affecté spécial, mais, cette fois-ci, à la raffinerie Standard. 
Le 6 janvier 1933, Raymond Baudry épouse à Lillebonne Louise, Marguerite Nicolle, une veuve de 52 ans, tisserande. Il indique alors qu'il est Cimentier.
Au début des années trente les raffineries de pétrole de Port-Jérôme s’installent dans la région, proposant des emplois. II devient alors poseur de voies à la Standard de Port-Jérôme vers 1934. 
Au recensement d’avril 1936 à Lillebonne, il indique et confirme ce métier de poseur de voies de chemin de fer, au sein de sa raffinerie. Au même recensement, Louise, son épouse déclare le métier de  tisserande « au chômage ». Dans ce nouvel emploi il est à nouveau « affecté spécial » à la raffinerie en cas de mobilisation : on tient, par là, compte de sa situation d’ancien combattant.  Il est militant de la CGT (2) selon Louis Eudier. Le rapport de police du 22 octobre 1941, nous apprend qu'il est adhérent à la cellule "Staline" et membre du comité de section de Lillebonne.
Dès la déclaration de guerre, Raymond Baudry est rayé de son affectation spéciale en septembre 1939, comme de nombreux autres militants communistes et / ou syndicalistes considérés comme « dangereux pour la  sûreté de l’Etat ». Cette radiation de l’AS nous indique que Raymond Baudry est, en 1939, toujours membre du personnel Standard et qu’il n’a donc pas été licencié lors de la grève générale du 30 novembre 1938 comme plusieurs autres communistes…
Le 3 octobre 1939, à 47 ans, il est mobilisé et reçoit son affectation au dépôt d’infanterie 33,  pour le 33ème Régiment Régional de Travailleurs à Saint-Lô.  Blessé à la jambe pendant la «drôle de guerre», il passe devant la commission de réforme de Cherbourg le 16 novembre 1939 pour une péritendinite confirmée par radiographie et il est réformé temporairement. 
Avant de participer à la première Bataille de Normandie, le 33ème RRT est cantonné dans le secteur fortifié de Faulquemont, puis s'illustre au feu entre Vernon et Bonnières.  Le 18 décembre 1940 Raymond Baudry est blessé (fracture ouverte de la jambe gauche, « avec œdème et raideur de toute la jambe ». Il est réformé à Rouen le 16 mai 1940 et renvoyé dans ses foyers.
Rapport de police du 22 octobre 1941
Pendant l’Occupation, Raymond Baudry est arrêté par la gendarmerie française le 22 octobre 1941 (3) à son domicile. Selon son épouse, comme «membre du Parti communiste». Le registre de la gendarmerie de Lillebonne a tenu la « liste des personnes de sexe masculin arrêtées pour activité anarchiste ou communiste depuis l’Armistice », « individus arrêtés par mesure administrative sur instruction verbale de la sous-préfecture de police ». Ils sont au nombre 6, arrêtés le même jour, 22 octobre 1941 dans la nuit ou au petit matin : Un syndicaliste anarchisant, Louis Avenel, et cinq militants communistes : Maurice Basille, Raymond Baudry, Marcel Dupray, Auguste Normand, Fernand Quesnel.
Pour Raymond Baudry, arrêté à 2 heures 45 à Lillebonne, on lit les mentions « Marié, sans enfant. Rien à dire sur sa femme. L’intéressé était affilié au Parti communiste, cellule « Staline » et membre du comité de section de Lillebonne. Militant très actif et fervent. Auteur présumé de distribution de tracts communistes fin juillet 1941 ».
La caserne Hatry de Rouen
Ces arrestations s'inscrivent dans le cadre d'une grande rafle : une centaine de militants communistes ou présumés tels de Seine-Inférieure sont raflés entre les 21 et 23 octobre. Ces arrestations sont ordonnées par les autorités allemandes en représailles au sabotage (le 19 octobre) de la voie ferrée entre Rouen et Le Havre (tunnel de Pavilly) Lire dans le blog Le "brûlot" de Rouen. Ecroués pour la plupart à la caserne Hatry de Rouen, tous les hommes appréhendés sont remis aux autorités allemandes à leur demande, qui les transfèrent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) entre le 25 et le 30 octobre 1941. La moitié d’entre eux d’entre eux seront déportés à Auschwitz. 
On sait que Raymond Baudry est interné à Compiègne le 30 octobre ou le 1er novembre 1942, et qu’il y reçoit le numéro matricule 2291, ce numéro rendant tout à fait plausible la date d’arrestation avancée plus haut. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, lire dans le blog «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Raymond Baudry est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «Judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Le déporté 45208 est Raymond Baudry
Son numéro d’immatriculation à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est désormais connu depuis décembre 2012. En effet la photo du déporté portant le numéro «45208 ?» que j'avais publiée sur ce blog en demandant si un membre de sa famille pouvait l'identifier, a été reconnu par Mme Sophie Gréaume, arrière petite fille de sa demi-soeur, charlotte Delaroque.
Raymond Baudry meurt à Auschwitz le 29 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz et destiné à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 58).
Son acte de disparition est en date du 14 février 1947
  • Note 1 Affectés spéciaux : Lorsque des ouvriers travaillent dans une industrie jugée stratégique par les autorités militaires, celles-ci peuvent décider qu’ils seront AS (affectés spéciaux), c'est-à-dire requis sur leur lieu de travail, si bien sûr ils sont encore présents dans cette industrie au moment du conflit-mobilisation. En parallèle, ces ouvriers, tant qu’ils sont mobilisables, sont informés sur leur rattachement formel à une nouvelle arme, unité caserne et, au cours des ans leur « Centre de mobilisation » change parfois à plusieurs reprises (à partir d’une note de Jean Paul Nicolas). 
    Note 2 : En 1946, Louise Baudry, lorsqu’elle fait les démarches d’homologation de l’internement de son mari le présente comme un permanent du Parti communiste à Lillebonne juste avant la guerre (note de Jean Paul Nicolas).
  • Note 3 : Dans un document du 12 décembre 1946 des ACVG concernant le changement d'Etat civil  de Raymond Baudry, on trouve mentionnée la date du 21 septembre comme date d'arrestation. Toutefois la date d'arrestation du 22 septembre est bien mentionnée par Louise Baudry lors d'un PV d'interrogatoire établi par la gendarmerie de Lillebonne, le 25 septembre 1942... Le gendarmes cherchent - sur mandat d'arrêt du Préfet en date du 24 septembre 1942 - à arrêter Raymond Baudry, qui été déporté à Auschwitz le 6 juillet précédent ! Cet épisode qui dut être terrible pour Mme Baudry, sans nouvelles de son mari depuis juin 1942, témoigne que si les listes de la Préfecture par lesquelles le Préfet désigne aux Allemands les otages - à fusiller ou à déporter - ne sont pas mises à jour ... elles continuent d'être utilisées pour la répression.
Sources
  • 15/12/2012 : courriel de Mme Sophie Gréaume, arrière petite fille de la demi-sœur de Raymond Baudry, charlotte Delaroque.
  • Liste de déportés de Seine-Maritime établies à son retour de déportation par Louis Eudier in «Notre combat de classe et de patriotes, 1934-1945» (annexes).
  • Liste «de noms de camarades du camp de Compiègne», collectés avant le départ du convoi et transmis à sa famille par Georges Prévoteau de Paris XVIIIème, mort à Auschwitz le 19 septembre 1942 (matricules 283 à 3800).
  • Etat civil en ligne de Louvetot.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets - de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom édition 1997. 
  • Plusieurs courriels de M. Jean Paul Nicolas, syndicaliste, collaborateur du Maitron (octobre 2012) : notes, livret militaire de Raymond Baudry, PV de la gendarmerie de Lillebonne 22 octobre 1942, demande de modification d'état civil 1946.
  • SCII. Information Michel Croguennec, responsable des archives du Petit-Quevilly.
Biographie installée en décembre 2012 avec la collaboration de Jean Paul Nicolas. Rédigée en 2000 pour l’exposition de l’association «Mémoire Vive» au CRDP de Rouen et modifiée en octobre 2012 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942», Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. *Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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