L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


LEVILION, Robert, Adrien

Robert Levilion, caricature faite
par un de ses anciens élèves au lycée de Poitiers

Matricule "46294" à Auschwitz

Robert Levilion est né le 10 mai 1906 à Paris. Né d’un père juif et d’une mère catholique, il est élevé dans la religion catholique qu’il pratique régulièrement. 
Etudiant à la faculté des lettres de Paris, il habite alors au 12 rue Erlinger à Paris 16ème (1). Il est reçu troisième sur onze lauréats au concours de 1930 de l’agrégation de philosophie. 
Il est nommé professeur-stagiaire au Lycée de Charleville, puis titularisé professeur de l’enseignement secondaire le 1er mai 1932.

Il est muté au Lycée de Poitiers (Vienne), le 1er octobre 1937. 
Il enseigne dans une classe de Terminale littéraire (“Philosophie”) et dans une classe de Terminale scientifique (“Mathématiques Elémentaires”). 
Des anciens élèves se souviennent de lui. Geoffroy De Clercq (résistant, déporté à Buchenwald-Wansleben), qui fut son élève à Poitiers, m’a transmis cette caricature  « ma foi assez ressemblante » écrit-il. Il le dit "germanophobe, anglophile, gaulliste". Il aurait été atteint de poliomyélite "il avait une patte folle".
A l’Occupation, Robert Levillon tient des propos hostiles aux théories nazies pendant ses cours.
Le 1er octobre 1941, il est nommé professeur au lycée Montaigne de Bordeaux (Gironde), où il retrouve le même service d’enseignement. 
Il est arrêté à son domicile le 16 décembre 1941, pour «attitude anti-allemande et propagande gaulliste» et interné au camp de Mérignac (Gironde), puis au fort de Hâ, à Bordeaux. Dans la nuit du 26 au 27 mai 1942, il est remis aux autorités allemandes à leur demande qui le transfèrent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) en vue de sa déportation comme otage (il y arrive en même temps que Louis Abel de Bordeaux). Il y reçoit le matricule "5968". Il est affecté au camp C - le camp des otages juifs - bloc 2, chambre 6.
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation

Robert Levillon est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942, dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz), faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro matricule "46294".
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a été pas retrouvée parmi les 522 photos que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Dessin de Franz Reisz, 1946
Robert Levilion meurt à Auschwitz le 18 juillet 1942, d’après son certificat de décès établi au camp pour le registre d’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 716). 
Il est parmi les premiers morts des “45000”. 
David Badache, «46267», rescapé du convoi, a raconté l’assassinat d’un déporté, qui est peut être Robert Lévilion. «Le 9 juillet 1942 - le lendemain de notre arrivée - nous sommes transférés du camp principal à Birkenau. Pendant le trajet, les SS séparent les déportés de notre convoi qui parlent allemand, environ 200. Ils ridiculisaient chacun selon sa profession. Ils accompagnent leurs injures d’un coup de cravache. Le tour arriva au professeur de théologie (philosophie). Il cria “Vive de Gaulle”. Aussitôt il est abattu par un SS d'un coup de pistolet». On ignore si ce déporté est décédé ce jour là, ou si, grièvement blessé il a été conduit au Krankenrevier (l’infirmerie). Si c’est le cas, il peut alors s’agir de Robert Lévilion.
Sa fiche d'état civil établie en France après la Libération a été modifiée à l'occasion de l'inscription de la mention "mort en déportation" sur son acte de décès (Journal officiel du 19 mars 1995). Mais seulement en « décédé le 11 juillet 1942, et non le 6 juillet 1942 à Compiègne ». Une modification complète était pourtant possible depuis la parution de l'ouvrage publié par les historiens polonais du Musée d'Auschwitz en 1995. Lire dans le blog Les dates de décès à Auschwitz. On notera par ailleurs que la date de naissance qui est indiquée sur le J.O. est celle du 12 mai 1906. Toutefois, sa date de naissance pour l'Education nationale et celle qu'il donne à Auschwitz est bien celle du 10 mai 1906.
1943 : triste ironie de l’Histoire. Une lettre du directeur de l'Enseignement secondaire (M. Pierre Chenevier) en date du 22 mars 1943, à la chargée de mission au cabinet du ministère de l'Education nationale (Mlle Maurel) concernant « les professeurs juifs dans le secondairerelevés de leurs fonctions ou en instance »,
fait état de deux professeurs juifs réintégrés dans leurs fonctions, et de 19 autres professeurs (dont Robert Levilion) qui sont « en instance suite à une demande de dérogation après avoir cessé leur fonction » (in CDJC cote CVIII-29).
Le décret du 29 novembre 1946 lui attribue la Médaille de la Résistance, à titre posthume. Le nom de Robert Lévilion figure sur les plaques commémoratives du personnel du lycée Montaigne de Bordeaux. Il a été déclaré "Mort pour la France".
Le 12 rue Erlinger
  • Note 1 : Le 12 rue Erlinger. Concernant cette adresse à Paris, il s'agit d'un immeuble qui est vraisemblablement propriété de la famille Levilion. On trouve en effet mention de l'expropriation de M. "Levillon" par "aryanisation économique " en 1942, à la suite d’enquêtes de « l'Institut d'étude des questions juives ». Rapport du 23/04/1942 du Capitaine Paul Sézille, secrétaire général de l'Institut d'étude des questions juives (IEQJ) : « L'administrateur provisoire Monsieur Jouve est censé s'occuper de l'affaire de Monsieur Levillon, or il ne semble pas qu'il le fasse et Paul Sézille soupçonne fortement cette affaire de camouflage d'autant qu'il trouve "assez curieux" que Monsieur Levillon soit concierge de son propre immeuble. Il est également question d'une locataire, Mademoiselle Boyer, qui ne paye pas son loyer ». Lettre du 13/05/1942 du Commissariat général aux questions juives (CGQJ) au Capitaine Paul Sézille, secrétaire général de l'Institut d'étude des questions juives (IEQJ) au sujet de l'aryanisation économique de l'immeuble de Monsieur Levillon : « L'immeuble de Monsieur Levillon, 12 rue Erlanger, Paris, est dorénavant géré par Monsieur Guasparre, administrateur provisoire ». In CDJC : cote XIc-736.
Sources
Caricature transmise par M. Geoffroy de Clercq
  • Correspondance avec M. Geoffroy de Clercq, ancien élève de Robert Lévilion, résistant, déporté à Wansleben, qui a rencontré le Proviseur du Lycée Montaigne de Bordeaux et recueilli des informations auprès de celui-ci.
  • David Badache, entretien avec Claudine Cardon-Hamet.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 ; relevé des registres (incomplets) de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés dans le camp.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
  • Bulletins et annuaires de l'Amicale des anciens élèves de la faculté des Lettres de Paris.
Biographie rédigée en novembre 2010 (modifiée en 2011 et 2017) par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : "Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942" Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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