L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


AMAND René Désiré




Matricule "45167" à Auschwitz
Désiré Amand - il se fait appeler René Amand - est né le 7 avril 1906 à Iteuil (Vienne), le troisième d'une famille de 8 enfants. 
Il est le fils de Louise Beaufigeau, 25 ans et d'Alphonse, Désiré Amand, 31 ans son époux. Son père, d'abord cultivateur, puis cantonnier, travaillera aux abattoirs de Poitiers. Il est militant du Parti socialiste (SFIO). 
René Amand habite rue des Trois Rois à Poitiers (Vienne) au moment de son arrestation. Il a été ouvrier charcutier puis manœuvre aux "Routiers Economiques" et enfin métallurgiste. 
"Son père n'était même pas cantonnier : il cassait des cailloux et était payé au m3 (...). La nourriture habituelle était une sorte de soupe aux pommes de terre. Pour avoir un peu de viande, le père de René braconnait la nuit. Pour gagner un peu d'argent, sa mère a allaité non seulement ses 8 enfants, mais aussi deux autres pour gagner un peu d'argent (...). Un peu avant 1914, le père de René est venu s'établir à Poitiers et a été engagé comme tueur à l'abattoir". "René a été à l'école primaire à Poitiers (à la Cueille), mais en a été retiré à 10 ans et demi, pour entrer en apprentissage chez un charcutier de Poitiers (Guillon, rue Magenta), puis comme garçon charcutier ou boucher dans différents établissements de la ville" (Témoignage de Denise Amand relevé par Michel Bloch).
René et Denise Amand le 28 août 1928
Il se marie le 27 août 1928 au Blanc avec Denise, Suzanne Thuillier, couturière, fille d'un employé des chemins de fer. Ils auront trois enfants (une fille, Josiane, et deux garçons Jean et Michel (1). 
Sportif, "1,82 m, bien bâti", il a été champion de boxe mi-moyens de la Vienne, président d'une société de boxe. A partir de 1929, il a abandonné la compétition à la demande de sa femme, mais a continué à entraîner les jeunes. 
René Amand et sa moto
Passionné de moto, il avait acheté une moto d'occasion des 1926. Il a fait des courses de moto, dont la course de côte de Mirebeau. 
A la pêche, avec Denise
Son autre passion était la pêche.
"De 1931 à 1934  il a essayé de s'établir à son compte à Châtellerault, mais cela n'a pas marché et il est revenu travailler à Poitiers" (Témoignage de Denise Amand relevé par Michel Bloch)
Réunion de famille. De droite à gauche : René Amand,
un de ses frères, Denise et deux de ses sœurs.
 
Le couple habite alors rue Chaume de la Cueille à Poitiers de 1934 à 1938. Puis à cette date, rue des Trois Rois.
René Amand est lecteur de l'Humanité depuis l'âge de douze ans. Après avoir milité au SRI (Secours rouge international) à partir de 1932, il est responsable syndical. 
Il a du adhérer au Parti communiste vers 1929 ou 1930. A partir de 1934, militant très actif, allant faire des réunions et recevant sans cesse des camarades.
Témoignage d’Alphonse Bouloux (Instituteur, député de la Vienne en 1945 et 1956, Conseiller de la République) : "René Amand était, de 1934 à 1940, secrétaire à l'organisation du Rayon de la Vienne du P.C. (de la région de Tours) dont j'étais le secrétaire politique. Je l'ai bien connu et aimé. D'une famille très modeste, il avait été retiré de l'école bien avant l'age du Certificat d'études. Aussi était-il peu lettré. Dans notre petite permanence-taudis de la rue de Maillochon, une camarade professeur de lycée (M.A. Girardin) assurait des cours de français pour une douzaine de camarades communistes, orthographe, grammaire, rédaction (lettres). René Amand était le plus assidu, le plus appliqué aussi. Très au courant de la politique du moment, il fut dans cette période un orateur écouté dans les réunions publiques du Parti et du Front Populaire, de même qu'il fut toujours au 1er rang dans les manifestations contre les Croix de Feu".
"Orateur écouté", il est secrétaire de la seconde section communiste de Poitiers et membre du comité régional (il a été l'un des organisateurs de la réunion du 7 novembre 1937 au cours de laquelle il est désigné comme secrétaire administratif du Bureau régional du Parti communiste de la région de Poitiers).
Il est candidat aux élections cantonales de 1938 dans le canton de Vouillé.

Dans son autobiographie rédigée pour la commission des cadres du Parti communiste en 1938, il décrit ses pérégrinations d'ouvrier charcutier depuis l'âge de onze ans : « Depuis la guerre, j'ai travaillé à Poitiers chez des patrons et par intermittence chez mes parents jusqu'en 1926, date à laquelle je suis parti au régiment de 1927 à 1929. J'ai travaillé à Niort de 1929 à 1934, à Châtellerault de 1934 à 1935, (…) à Bagnères de Luchon [...] c'est depuis mon retour à Poitiers que je travaille dans la métallurgie ». 
Il est monteur en accumulateurs et en charpentes métalliques avant d'être touché par le chômage en 1937 (Le Maitron).
Son épouse Denise parle de la guerre, de la Résistance et de son arrestation : «  En 1939, René a été mobilisé dans l'artillerie. Début janvier 1940, il a été hospitalisé et, à sa sortie de l'hôpital, on l'a envoyé dans une "Compagnie de travailleurs", d'abord à la Rochefoucauld, puis à Magnac Laval. En août 1940, il a été démobilisé à Poitiers et a retrouvé du travail aux "Routes Economiques".
Il partait toutes les nuits et a milité au Front National dès sa création. Vers avril 1941, il a mis le feu au Parc à fourrage de Poitiers avec un ou plusieurs autres. Mais il était d'une discrétion absolue et ne parlait pas de ce qu'il faisait.
Il a été arrêté à son travail le 23 juin 1941. Il l'avait prévu dès qu'il avait appris l'attaque allemande contre l'U.R.S.S. : "Est-ce que je m'en vais ? Si je m'en vais, c'est vous qui serez arrêtes".

Ce sont des policiers français (probablement de la Brigade Mobile d'Angers) qui l'ont arrêté. Ils sont venus à la maison et c'est ma fille Josiane (13 ans à ce moment) qui leur a ouvert et leur a dit que son papa travaillait. Ils sont repartis et j'ai sauté sur ma bicyclette pour aller le prévenir aux "Routes économiques". Mais ils étaient arrivés avant moi... Au retour, je me suis arrêtée pour prévenir Octave et Maria Rabaté. René a été emmené à la caserne de la Chauvinerie. A 2 reprises, j'ai pu aller l'y voir avec une autorisation de la kommandantur. Il y avait avec lui Meniens (déporté par la suite à Auschwitz) Sallier, Couradeau et Boisson (tous 3 déportés à Oranienbourg). 
L'attestation des responsables communistes de la Vienne, contresignée par le commissaire de police le 30 mars 1946 indique : il  était "l'un des dirigeants de la Résistance" dans la région. Il se livrait à des "activités de sabotage, de rédaction, d'impression, de transport de tracts et de journaux et [...] a fourni des locaux pour des réunions clandestines", 
Le 23 juin 1941, il est arrêté dans le cadre de la grande rafle commencée le 22 juin, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, sous le nom «d’Aktion Theoderich». Lire dans le blog l’article «L'Aktion Theoderich dans la Vienne», sur l’arrestation des 33 militant-e-s communistes et syndicalistes de la Vienne. Liste et récits des internements à Poitiers et à Compiègne.
Il est enfermé durant 24 heures à la Prison de la Pierre Levée de Poitiers sous autorité de Vichy, puis envoyé au camp allemand de Poitiers la Chauvinerie. Il est transféré par le train le 11 juillet 1941 avec les 13 autres viennois arrêtés le 23 juin, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122). Sa fille Josiane, âgée de 12 ans, était conduite par sa grand-mère pour aller voir un parent à la station des Barres, assiste à l'embarquement du groupe, sur le quai de Poitiers, avec de nombreux amis. La police empêchait que l'on s'approche du wagon des prisonniers, mais aux Barres, la station suivante, elle réussit à embrasser son père.
A Compiègne, "il travaille et prépare le Certificat d’études primaires". En janvier 1942, sa femme reçoit une autorisation de visite à Compiègne. 
A Compiègne le 2 mai 1942
Cerceau, Limousin, Pilorget, Amand
dessin d'Alfred Quinqueneau
A Compiègne
A Compiègne, il est interné dans une baraque avec plusieurs Viennois arrêtés comme lui le 23 juin 1941. L’un d’eux Alfred Quinqueneau (1) a dessiné le 2 mai 1942 quelques uns de ses camarades au moment de la préparation du repas (les détenus font popote commune pour améliorer l’ordinaire). Sur le dessin ci-contre, on reconnaît de gauche à droite : Louis Cerceau, coiffé d’une casquette, cigarette à la bouche, porteur d’une bassine Charles Limousin une cuiller et une casserole en mains, Marcel Pilorget qui lui tend une boite de conserve et René Amand assis, ouvrant une boite.
Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Du convoi, le 6 juillet, René Amand lance une lettre, qui sera ramassée et postée en Moselle.
René Amand est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.


A Birkenau, René Amand est affecté au Kommando Terrasse, "il se dépêchait de faire sa tâche pour aider les autres.
Il est abattu pour une prétendue "tentative de fuite" le 14 août 1942 (date officielle de la liste de l’Infirmerie), le 15 novembre selon René Montégut et Louis Cerceau. C'est le motif - dont André Montagne rappelle la formule "Auf der Flucht erschossen". (Lettre, 1984) - qui servait couramment aux SS pour justifier d'avoir abattu un déporté, motif pour lequel ils étaient alors félicités.
Sa sœur, Anaïs, Louise, dite "Nayette", épouse de Marcel Lavigne est arrêtée le 25 mars 1942 avec son mari. Déportée le 24 janvier 1943 (dans le convoi convoi dit des "31.000" est morte à Auschwitz le 5 mars 1943. Son beau-frère, Marcel Lavigne, a été fusillé au Mont-Valérien le 21 septembre 1942. Il avait 32 ans.
René Amand, homologué "Déporté politique" a été décoré de la Croix de guerre et de la Médaille militaire à titre posthume.

  • Note 1 : Josiane serait née en 1929. Jean était instituteur et Michel, employé SNCF était membre du Bureau fédéral du PCF de la Vienne (source Michel Bloch).
  • Note 2 : Alfred Quinqueneau, âgé de 43 ans le 2 mai 1942, sera déporté à Sachsenhausen dans le convoi du 24 janvier 1943 (matricule 59255 à Saxo). Il est ensuite transféré dans un camp de Buchenwald (Halberstadt) et libéré à Chemnitz le 7 mai 1945. 
Sources
  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par Denise Amand, sa veuve le 20 février 1988.
  • Lettre de son fils, Jean Amand, instituteur à Migné-Auxances(1971).
  • Son second fils est membre du Bureau fédéral du PCF.
  • Photo "Denise et René avant guerre" in site internet du PCF de la Vienne
  • Témoignage de Maria Rabaté, ancien député en février 1973 : "Un militant, un patriote".
  • Michel Bloch, historien en 1973 , 4 pages dactylographiées "sur René Amand". "remarquable figure du mouvement ouvrier de la Vienne".
  • FNDIRP. R. Jamain (1972 et1989).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen.
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom. Article de Claude Pennetier, Nathalie Viet-Depaule
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • "Livre des déportés ayant reçu des médicaments à l'infirmerie de Birkenau, kommando d'Auschwitz" (n° d'ordre, date, matricule, chambre, nom, nature du médicament) du 1.11.1942 au 150.7.1943.
  • Dessin d'Alfred Quinqueneau © VRID.
  • Témoignage de Maria Rabaté (février 1973).
  • Etat civil de la Vienne.
Biographie rédigée en 2001 (complétée en 2011 et 2017) à l’occasion de l’exposition organisée en octobre 2001 par l’AFMD de la Vienne à Châtellerault, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com  Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

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