L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


MILGRAM Armand, Hersch ?

Document provisoire

L'appartenance d'Armand Milgram au convoi du 6 juillet 1942 n'est pas clairement établie car les informations recueillies amènent à s'interroger sur l'existence d'un ou de deux déportés portant ce nom. 
La présence de l'un d'eux dans le convoi d'otages juifs parti de Compiègne pour Auschwitz le 5 juin 1942 est indiscutable. 
Il s'agit de Milgram Hersch dit Armann, né le 1 mai 1898 à Zydlowiece ("Russie" actuellement situé en Pologne), mort le 27 juillet 1942 à Auschwitz (Journal officiel) JO1995p18496-18502Le site du Musée d'Auschwitz mentionne qu'il y est immatriculé sous le numéro "38 795". Celui du Mémorial de la Shoah indique son nom (Armand Milgram), la date de sa déportation et son adresse au 98 bd Blanqui à Paris 13ème

Par ailleurs, on trouve un "Armand Milgram 1896" sur une des listes de la FNDIRP, établies après-guerre à partir des renseignements fournis par les familles des disparus et les souvenirs des rescapés du convoi du 6 juillet 1942
Une fiche individuelle lui est consacrée au "fichier national" de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC) à Caen. 
Celle-ci indique : "Armand Milgram Hersch, né le 5 décembre (ou mai) 1896 en Russie. Juif. Communiste. Tailleur. Marié, père de deux enfants. Arrêté le 27 avril 1942. Déporté en juillet 1942. 98 boulevard Blanqui Paris 1ème." 
Son nom figure également sur une "liste des Décédés du convoi de Compiègne du 6/7/1942", "liste n°3" au DAVCC
Il existe enfin une place vacante dans la série des M dans liste alphabétique reconstituée des Juifs du convoi. 

Ainsi, s'il existe des renseignements similaires pour les deux déportés (mêmes nom et prénoms et même adresse) qui peuvent laisser croire qu'il s'agit d'une même personne, d'autres éléments plaident pour l'existence de deux personnes différentes. L'adresse identique ne posant pas problème : il y a 2 autres déportés du nom de Milgram qui sont domiciliés à cette adresse, qui est celle d'un immeuble de plusieurs étages du 13ème arrondissement : celui de Faiga, Zelda Milgram, née Milgram en 1898 à Szydlowice (peut-être épouse comme indiqué sur la fiche au DAVCC ou une sœur à cause du même nom de naissance) et celui d'Adolphe Migram, né le 15 décembre 1912 à Paris.
Dans l'éventualité de l'existence de deux déportés différents, on peut reconstituer ainsi la déportation d'Armand Milgram, né le 5 décembre 1906, après son arrestation le 27 avril 1942. Cette date est à rapprocher de celle du 28 avril 1942 correspondant à une grande rafle de communistes effectuée par l’occupant dans tout le département de la Seine. Celle-ci avait été ordonnée à la suite d’une série d’attentats à Paris (le 20 avril un soldat de première classe est abattu au métro Molitor, deux soldats dans un autobus parisien, le 22 avril un militaire est blessé à Malakoff).
Armand Milgram aurait fait vraisemblablement partie des 387 militants (communistes, syndicalistes) arrêtés le 28 avril 1942. Lire dans le blog La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942). Suivant cette politique des otages, les autorités d’occupation ordonnent l’exécution d’otages déjà internés et arrêtent 387 militants, dont la plupart avaient déjà été arrêtés une première fois par la police française pour « activité communiste » depuis l’armistice et libérés à l’expiration de leur peine. Les autres sont connus ou suspectés par les services de police de poursuivre une activité clandestine.
Remis aux autorités allemandes à leur demande, Armand Milgram est interné au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122).
Depuis ce camp, il aurait été déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Armand Milgram est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Son numéro d’immatriculation lors de son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Lire dans le blog le récit du premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale".
Après l’enregistrement, il aurait passé la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. 
Le 13 juillet, il aurait été interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi). Les autres, comme vraisemblablement Armand Milgram, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. On ignore dans quel camp il aurait été affecté à cette date. 
Dessin de Franz Reisz, 1946
On ignore également sa date de décès.

Sources
  • Fichier national de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiches individuelles consultées en octobre 1993.
  • Listes - incomplètes - du convoi établies par la FNDIRP après la guerre (archives de la F.N.D.I.R.P). 
  • "Décédés du convoi de Compiègne 6/7/1942". Classeur Auschwitz 1/19, liste n°3 (Bureau des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (Ministère de la Défense, Caen).
  • Sterbebücher von Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés). Site du Musée d'Auschwitz.
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
Biographie installée en août 2015, complétée en 2017, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de «Les « 45000 » Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées du  blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.  

Les déportations « NN » ou « Nacht und Nebel » (Nuit et Brouillard)


Plaque commémorative des victimes françaises au camp d’Hinzert
Les « 45 000 », déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942, ont-ils été déportés en application du décret NN, désigné à partir d'août 1942 sous le nom de Nacht und Nebel Erlass ("décret Nuit et Brouillard") par l'Office central de sécurité du Reich (RSHA),  comme on peut le lire sur le site de l’association " Mémoire Vive "  ? 
Déporté NN au Struthof
La réponse est négative. 
Les « 45 000 » n'étaient pas destinés à être jugés en Allemagne comme le prévoyait le décret NN du 7 décembre 1941 mais ont été déportés comme otages "judéo-bolcheviks" » en application d’un ordre de Hitler du 9 avril 1942 pris dans le cadre de la « politique des otages » conduite par le Commandement militaire en France
Ainsi, par cet ordre Hitler, exigeait en représailles et dans un but de "terreur dissuasive" l'exécution de 20 otages et la déportation vers l'Est de 500 communistes, juifs et "éléments asociaux" pour chaque nouvel attentat. (Voir a ce sujet  dans ce blog : La politique allemande des otages (août 1941 - octobre 1942)
Cependant, selon le témoignage d'un détenu travaillant dans les bureaux du camp, le code "NN" leur fut appliqué à leur arrivée à Auschwitz, afin de signifier que leur détention devait demeurer secrète aux yeux de tous.  Pour surmonter cette apparente contradictoire, une explication sur le code et les déportations « NN » s'impose. 
Kazimierz Smolen
Selon la déposition de Kazimierz Smolen (1) au procès des SS d'Auschwitz, en 1946, le convoi du 6 juillet 1942 serait arrivé au camp sous le code NN : « Dans les dossiers qui émanaient de l'organisme qui envoyait le prisonnier au camp, se trouvaient parfois des mentions spéciales. Ainsi, «retour indésirable, ou bien Nacht und Nebel/NN ou Meerschaum/Ma, ce qui voulait dire que la trace de ces prisonniers devait disparaître. Ceci ne voulait pas dire que le prisonnier devait être liquidé au camp, mais qu'il fallait empêcher la communication de ce prisonnier avec le monde extérieur et, pour cette raison, il n'avait le droit ni de recevoir des lettres ni d'en écrire (...). Sous le nom de code "Nacht und Nebel" est venu à Auschwitz, au milieu de l'année 1942, un transport de communistes français  ».
En juillet 1992, j’ai rencontré Kazimierz Smolen qui m’a confirmé sa déposition en lui apportant les précisions suivantes : « Je me souviens très bien de l'arrivée du convoi de politiques français, le 8 juillet 1942. Le chef SS du bureau des enregistrements, Hans Starck, nous a indiqué qu'il s'agissait d'un convoi du RSHA auquel il fallait appliquer le traitement NN : c'est-à-dire que les détenus ne pouvaient pas communiquer avec l'extérieur. Lorsque j'ai eu la liste du convoi entre les mains, elle ne portait nulle part la mention NN. J'y ai écrit moi-même les lettres NN, après avoir reçu l'instruction de Starck. Ces deux lettres devaient être également inscrites sur les fiches individuelles des membres de ce convoi, en face du motif de l'arrestation, sans aucune autre explication». 
Pour les prisonniers NN, l’objectif était de laisser les familles dans l’inquiétude et les groupes de Résistance auxquels ils appartenaient dans l’ignorance de leur sort, dans un but d’intimidation et de dissuasion.
Ce témoignage essentiel ne peut pas être étayé par des document écrits, puisque la liste des "45 000" n'a pas été retrouvée. Pas plus que les fiches de police des "45000" établies par la section politique du camp à l’exception de celle d’Armand Saglier dont le dernier tampon est daté du 16 mai 1944 et qui ne porte nulle part la mention NN. Toutefois, ces renseignements proviennent d'un témoin de première importance en raison de la fonction qu'il occupait dans l'administration d'Auschwitz et dans la Résistance du camp (3).
Un fait vient contredire le classement NN de ces déportés puisque à leur arrivée ils eurent à porter pendant plusieurs jours le triangle vert attribué aux détenus allemands de droit commun avant qu'ils ne reçoivent le triangle rouge des détenus politiques. Il faut savoir aussi que le départ du convoi avait été organisé par le service du RSHA chargé de la déportation des Juifs. Ce qui montre un certaine incertitude pour caractériser et classer ce convoi.  
La carte verte adressée aux familles 
entre le 15 et 23 juillet
Le secret de leur destination mais non de leur départ du camp de Compiègne a été réel. Toutes les familles des « 45000 » ont été averties du départ de Compiègne de leur parent par l'envoi, entre le 15 et le 23 juillet 1942 d'une carte, imprimée en allemand à l'en-tête du camp de Compiègne, qui les laissait dans l'incertitude la plus totale : « Par décision de nos services, le détenu susnommé a été transféré dans un camp pour y travailler. Sa destination étant inconnue, il vous faudra attendre pour avoir de ses nouvelles ». 
Toutes les démarches effectuées par la suite auprès des autorités allemandes, soit directement, soit par l'intermédiaire de la Croix-Rouge, soit par Brinon, Délégué général du  gouvernement de Vichy, ont reçu la même réponse : « Le détenu a été emmené en Allemagne dans un lieu qu'il n'est pas possible de révéler. Aucun renseignement à son sujet ne peut être donné ».

Cependant, au bout d’un an, la consigne du secret concernant les déportés du convoi des "45 000" est levée. En juillet 1943, les 160 derniers survivants du convoi ont la possibilité de correspondre en France et de recevoir des colis, en application d’une circulaire de l’Office central de la sécurité du Reich (RSHA) datée du 21 juin 1943, qui accorde ce droit aux détenus étrangers d’Europe de l’Ouest et de Nord, à l’exception des Juifs et des NN.
L’utilisation du nom de code « NN » appliqué à l’arrivée des « 45 000 » pour maintenir le secret le lieu de leur déportation n’implique donc pas forcément que ceux-ci aient été déportés en application du décret « NN » .

Qu’est-ce qu’un déporté NN ?
Wilhelm Keitel

Les déportations « NN » constituent une catégorie spécifique et relativement peu nombreuse de déportés relevant du décret du 7 décembre 1941 signé par le Maréchal Keitel, Commandant suprême de la Wehrmacht. 
L'abbé Joseph de la Martinière
Ce décret et la déportation qui en émane ont été étudiés pour la première fois par  Joseph de la Martinière (2). Celle-ci débute en France par l’envoi à partir du 29 mai 1942 de plusieurs petits convois de prisonniers NN vers Hinzert, puis vers Natzweiler. 
Ces prisonniers sont destinés à être jugés par des tribunaux civils spéciaux en Allemagne, celui de Cologne, puis celui de Breslau à partir du 15 novembre 1943. 
En 1942, le RSHA de qui dépend la police politique allemande (Gestapo) supplante la Wehrmacht dans la répression de la Résistance dans les pays occupés de l’Ouest  de l’Europe. Ce transfert de pouvoir est effectif en France, le 1er juin 1942. Ainsi la Gestapo introduit en 1943, à l’insu de la Wehrmacht une autre type de déportation NN. 
Elle envoie une partie des prisonniers de la Werhmacht, destinés en principe, à être jugés, directement en camps de concentration.  
D’où l’existence désormais de deux sortes de déportés NN, les déportés NN « ancienne manière » (NN-Wehrmacht) et les déportés NN « nouvelle manière » (NN-Gestapo). Mais en aucun cas, comme on le verra à la fin de ce texte, les « 45 000 » n’appartiennent à l’une ou l’autre de ces deux grandes catégories de NN.  

Les origines du décret NN (3)

Elles remontent à septembre 1941. C'est à cette date en effet, que Hitler cherche à compléter l'arsenal répressif allemand pour tenter de freiner le développement de la Résistance dans les pays occupés. Partout en Europe, l'attaque allemande contre l'URSS, le 21 juin 1941, soulève un vent d'espoir au sein des populations hostiles à l'occupation nazie. En France, la Résistance se renforce, les mouvements se structurent ou s'étendent. La direction du parti communiste, à l'instigation de l'Internationale communiste, déclenche une guerre de partisans. Le 21 août 1941, Pierre Georges, - le futur colonel Fabien -, exécute au grand jour un officier allemand au métro Barbès. De petits groupes armés de communistes de l'OS (Organisation Spéciale), de la MOI (section de la Main d'Oeuvre Immigrée) et des Jeunesses communistes (appelés plus tard "les Bataillons de la Jeunesse"), commencent par des sabotages contre des biens et des installations de l’armée allemande, puis par des attentats contre les membres de la Wehrmacht et en particulier contre des officiers. Dans d'autres pays occupés, des faits analogues se produisent.
Hitler tente alors de venir à bout de ses adversaires par la terreur. 
Le « Keitel-Befehl », daté du 16 septembre 1941, recommande la peine de mort aux tribunaux militaires allemands jugeant les "terroristes". Hitler ordonne à Keitel, en septembre également, de compléter cette ordonnance par de nouvelles directives qui sont à l'origine du décret NN.
Les circonstances dans lesquelles Hitler a donné ces instructions ont été rapportées par Keitel, au procès de Nuremberg, et par Lehmann, chef du département juridique de l'OKW, au procès de l’OKW (Haut  commandement de la Werhmacht) en juillet 1948. A Nuremberg, Keitel a évoqué l'entretien qu'il eut avec Hitler à ce sujet, en ces termes: « Il me déclara qu'il lui était fort désagréable de constater l'augmentation du nombre des condamnations à mort prononcées contre les saboteurs et leurs complices et cela nuisait à l'établissement de la paix dans les pays occupés ». (...) « Il me dit alors que le meilleur moyen de modifier cet état de chose, [était qu'] au lieu de prononcer des condamnations à mort, dans le cas où une telle sentence ne pouvait, ni être prononcée, ni exécutée le plus rapidement possible, comme le prévoit le décret, consistait à déporter en Allemagne les personnes suspectes ou coupables (...) à l'insu de leur famille, pour les interner ou les emprisonner, en évitant ainsi l'emploi d'une longue procédure de cour martiale avec de nombreux témoins ».
La version fournie par Lehmann est concordante. « Les menées communistes dans les pays occupés prenaient de l'ampleur et les jugements des tribunaux, exigeant une longue procédure et prononçant en général des peines de prison, n'avaient aucun effet psychologique. Le Führer ordonna donc de ne faire juger dans les pays occupés que les cas où, d'après le droit en vigueur, on pouvait compter avec certitude et dans les délais les plus brefs sur une condamnation à mort, et d'envoyer par contre tous les accusés (et c'était l'expression même employée par le Führer), « dans la nuit et le brouillard », au delà de la frontière, où ils seront, en Allemagne, complètement isolés du monde extérieur ». On constate que c'est Hitler qui employa pour la première fois l'expression Nacht und Nebel à propos de ce décret. On pourra constater plus loin, que la présentation des origines du décret par Lehmann, est la reprise exacte de l'argumentation même du préambule du décret.
Ces deux témoignages font apparaître nettement que Hitler souhaitait une riposte rapide et sévère de la part des armées d'occupation de l'Ouest européen aux premiers actes de guérilla de la Résistance, afin de couper le mal à la racine. Il voulait, en conséquence, éviter de trop longs procès qui retarderaient d'autant l'exécution des coupables. Mais il voulait aussi faire l'économie de certaines condamnations à mort qui pourraient apparaître aux populations des pays occupés comme des mesures draconiennes, et comporteraient le risque de transformer les résistants en martyrs. D'où l'idée de sévir en rendant incertain le sort des inculpés, en les faisant disparaître dans la « nuit et le brouillard » et en les coupant du monde extérieur. De cette façon, leur entourage en viendrait à redouter le pire et renoncerait à poursuivre leurs actions hostiles à l'Allemagne, ou les poursuivraient sans disposer des preuves suffisantes pour alerter l'opinion sur une excessive sévérité de la part de l'occupant.
D'après Keitel, Hitler voulait que les inculpés soient directement remis à la police politique. Ce qui aurait conduit à étendre aux territoires occupés à l'Ouest, la mesure de Schutzhaft (détention de protection), utilisée en Allemagne depuis 1933. Pratiquée dans le Reich et dans les pays occupés à l'Est, elle confiait l'incarcération des suspects d'hostilité au Reich, à la Gestapo qui les internait dans les camps de concentration, gérés par la SS. Mais à l'Ouest, la Wehrmacht possédait la puissance territoriale et avait par conséquent la responsabilité administrative et policière des territoires qu'elle occupait. Les directives d'Hitler devaient donc passer par l'intermédiaire de l'OKW pour atteindre les commandants en chef des différentes armées d'occupation.
L'élaboration du décret se trouva retardée par les réticences du service juridique de l'armée car l'OKW était opposée à la disparition de toute procédure judiciaire dans le traitement des suspects d'actes de « terrorisme ». Celle-ci, au terme de longues négociations, obtient de Hitler que les accusés passent devant une cour de justice allemande. Mais Hitler méfiant envers la justice militaire qu'il jugeait insuffisamment sévère, impose que les accusés soient remis à la justice civile. Au terme des nombreuses démarches entreprises par les services de l'armée, le Ministère de la Justice accepte finalement de prendre en charge les prisonniers de la Wehrmacht.

Les textes composant le décret 

Le décret paraît enfin, daté du 7 décembre 1941. Le 12 décembre 1941, Keitel adresse, sous sa signature, le texte du décret à une vingtaine de personnalités de l'armée et du gouvernement. Il l'accompagne d'une lettre où il déclare exprimer « la volonté expresse et longuement réfléchie du Führer ». Il souligne ainsi qu'il est ici le simple exécutant d'un ordre impératif d'Hitler, ce qui peut laisser entendre qu'il est loin d'approuver cette mesure. Il y adjoint une ordonnance d'application qui sera remplacée, le 16 avril 1942, par une seconde ordonnance. Conçu initialement comme un projet devant être expérimenté, elle prend en réalité, dès sa parution, valeur de décret. 
La première ordonnance d'application se situe dans le prolongement du Keitel-Befehl dont il reprend exactement les termes du préambule :
« Avec les débuts de la campagne de Russie, des éléments communistes et d'autres milieux germanophobes ont intensifié leurs attaques contre le Reich et contre les forces d'occupation. L'étendue et le caractère dangereux de ces menées imposent pour des raisons d'intimidation, de prendre les mesures les plus rigoureuses à l'égard de leurs auteurs ». (...). « Dans les territoires occupés, lors de délits commis par des civils non allemands, et dirigés contre le Reich et la puissance occupante, menaçant leur sécurité et leurs capacités de défense, la peine de mort est en principe, de rigueur ».
Ce préambule indique d'autre part que ces actes ne seront jugés dans les territoires occupés, que s'il apparaît que la condamnation à mort pourra être obtenue contre leurs auteurs ou du moins leurs principaux auteurs, de façon certaine et dans des délais rapides, par les tribunaux militaires allemands siégeant dans ces pays. Sinon, ils devront être transférés en Allemagne dans le plus grand secret. Le sort qui leur sera réservé devant demeurer ignoré des services allemands et étrangers. La lettre d'accompagnement de Keitel précise clairement les intentions de Hitler : « Le Führer pense que, pour de tels actes, des peines d'emprisonnement, même les peines de réclusion à vie, seront considérés comme des marques de faiblesse. On ne peut obtenir un effet de dissuasion efficace et durable que par la peine de mort ou par des mesures propres à maintenir les proches et la population dans l'incertitude sur le sort des coupables. Le transport en Allemagne permet d'atteindre ce but. Les directives relatives aux poursuites à engager contre les délits sont conformes à cette conception du Führer. »
Cette ordonnance porte l'intitulé – « Poursuite des délits commis contre le Reich ou contre les forces d'occupation » - qui sera systématiquement rappelé pour caractériser toute mesure relevant de ce décret. L'article I définit les crimes qui exigent, par principe, la peine de mort (et par voie de conséquence, les inculpés qui relèvent de ce décret): attentats à la vie ou coups portés contre les personnes; espionnage ; sabotages ; menées communistes ; délits portant atteinte à l'ordre; aide à l'ennemi sous forme de passage frauduleux de personnes, de tentatives d'enrôlement dans des forces ennemies, d'aide apportée à des membres des armées ennemies (parachutés, etc.) ; détention illégale d'armes.
La décision de transfert en Allemagne est prise par les tribunaux militaires siégeant dans les territoires occupés mais revient, en dernier ressort, au Commandant en chef, le Befehlshaber. Le choix du tribunal est fait par l'OKW. Le jugement par une cour martiale n'aura lieu que lorsque des intérêts militaires particuliers seront en jeu. Dans les autres cas, la procédure se déroulera dans le cadre de la juridiction civile et à huit clos. Le décret devra entrer en vigueur le 29 décembre 1941.
Ces textes sont diffusés en janvier 1942 et leur application pratique est fixée au 6 févier. C'est également à cette date, que paraît la première disposition d'application et la première ordonnance du Ministère de la Justice. Mais dès sa parution, ce décret se révèle comme un texte bâtard et difficile à appliquer. L'Abwehr (les services de contre-espionnage de l'armée) ne manque pas de relever les problèmes qu'il pose afin de justifier ses réticences à le mettre en vigueur. L'inculpation doit en principe se faire au bout de huit jours et le jugement en Allemagne n'est instruit, uniquement, que sur la base de l'enquête de police et - sauf cas exceptionnel - en l'absence des témoins. Ce qui n'apparaît pas comme la meilleure garantie de justice. Toutefois, aux yeux des services juridiques de la Wehrmacht qui l'avaient élaboré, ce décret est considéré comme un moindre mal, en raison de l'ordre initial de Hitler qui aurait conduit à l'internement direct des prévenus dans les camps de concentration du Reich.
La deuxième ordonnance d'application, datée du 16 avril 1942, est également publiée sous la signature de Keitel. Elle apporte un certain nombre de rectifications et de précisions relatives aux décrets précédents. Elle est elle-même complétée dans les mois qui suivent, par un certain nombre de notes et de commentaires de l'OKW. 
Elle introduit de nouvelles catégories de prisonniers à transférer en Allemagne : notamment les personnes condamnées légalement en pays occupé par un tribunal militaire à des peines de "réclusion criminelle" (article IV). De même, les femmes condamnées à mort en pays occupés devront être conduites, dans le plus grand secret, dans les prisons du Reich, où elles ne seront exécutées que dans des cas particulièrement fondés.
A l'inverse, l'article V stipule que l'on pourra ordonner le maintien comme otage, dans son propre pays, d'un coupable condamné à une peine de privation de liberté - ou même, dans des cas exceptionnels, non encore jugé et destiné à être jugé en Allemagne. L'article IX explicite la règle du secret ordonné par Hitler : « Les coupables transférés en Allemagne ne sont autorisés à aucun contact avec le monde extérieur ; aussi n'ont-ils pas le droit d'écrire, ni de recevoir des lettres, des colis ou des visites. Ceux-ci sont à envoyer avec la mention que tout contact avec le monde extérieur est interdit au coupable ». Cette règle du secret devra s'appliquer également aux demandes d'information concernant les personnes exécutées, ou décédés au cours de leur incarcération. L'article XIV indique enfin les pays occupés qui relèvent de l'application du décret : Norvège, Pays-bas, Belgique et Nord de la France, France (à l'exclusion donc du Danemark).

Des tribunaux civils spéciaux chargés de l'application du décret

Les ressortissants des pays occupés, confiés par la Wehrmacht au Ministère de la Justice, devaient être jugés par des Sondergericht (Tribunaux spéciaux). La création de ces tribunaux remontait à un décret de la République de Weimar, du 6 octobre 1931. Cette mesure avait été remise en vigueur par un décret d'Hitler du 21 mars 1933. Ces tribunaux devaient, en principe, juger par une procédure d'exception, les auteurs de délits commis contre le peuple, l'Etat ou le gouvernement. 
Le Tribunal Spécial de Cologne, puis celui de Breslau à partir du 15 novembre 1943 furent chargés des affaires concernant la zone occupée dépendante du Commandant Militaire en France (M.B.F).
Un décret du 14 octobre 1942 décidait de l'extension des affaires relevant du décret NN au Tribunal du Peuple
Tribunal d'exception, dont l'institution remontait au 24 avril 1934, il devait traiter des affaires de trahison et de haute trahison. Ses magistrats étaient nommés par le chancelier du Reich. Ce tribunal devient alors la juridiction principale, et s'attribue les affaires qu'il considère comme les plus importantes. Dans un nombre de cas très réduit, mettant en cause des organisations militaires, la Wehrmacht adressait ses inculpés au Tribunal de Guerre du Reich.[…] Les trois transports de novembre 1943 arrivés au KL Natzweiler composés de " NN " sont transférés vers la Silésie, dans les prisons de Brieg et au tribunal de Breslau pour être jugés. Les premiers jugements débutent en novembre 1942. Quant aux départements du Nord et du Pas-de-Calais, placés sous l'autorité du Commandant Militaire de Belgique (le M.B.B, siégeant à Bruxelles), ils relèvent du Tribunal Spécial d'Essen, qui fut en mesure de fonctionner à la fin de juillet 1942. A partir du 15 mars 1944, le tribunal d'Oppeln en prenait la relève. » 
Avec la promulgation du décret une partie des résistants, arrêtés par la Werhmacht dans les pays occupés de l’Europe du Nord et l’Ouest, étaient donc soustraits aux tribunaux militaires siégeant sur place pour être déportés en Allemagne afin d'y être traduits devant une justice civile d'exception.

L'immixtion de la Gestapo dans la déportation des déportés NN 

Mais très rapidement, la Gestapo ne tarde pas à s'immiscer dans la procédure et à récupérer un certain nombre de ces prisonniers, pour les placer dans les camps de concentration : opérant ainsi un véritable détournement des justiciables de ce décret, au profit des KL. Le 2 février 1942, la Gestapo obtient que la responsabilité du transfert des inculpés en Allemagne au détriment de la Geheimfeldpolizei, chargée du transport des personnes condamnées en France et conduites en Allemagne pour y purger leur peine.
A partir de cette date, la Gestapo entame un processus visant à réduire, à son profit, la souveraineté de l'armée en matière de police dans les territoires occupés à l'Ouest de l'Europe. En France, la victoire de la Gestapo sur la Wehrmacht est consacrée par la nomination en mars 1942 d'un représentant direct de Himmler, Oberg, chef des SS et de la police de Sécurité ( RSHA ). Oberg prend officiellement ses fonctions le 1er juin 1942. La police prend désormais en charge la répression de la Résistance et se trouve en conséquence impliquée dans l'application du décret « Nacht und Nebel» .

Les camps de détention des NN
Carte de situation des camps d'Hinzert et de Natzweiller-Struthof

En 1942, le RSHA obtient que les prévenus masculins en attente de jugement soient internés dans un camp de concentration. En principe, ces hommes devaient être placés dans des établissements pénitentiaires relevant du Ministère de la Justice. Mais, en raison du nombre sans cesse croissant de personnes détenues en prévention dans le territoires occupés et en Allemagne, ces établissements ne pouvaient tous les accueillir. C'est pourquoi, un accord intervient entre le Ministère de la Justice et le R.S.H.A (Office central de Sécurité du Reich dont fait partie la Gestapo), pour désigner Hinzert comme camp d'accueil pour les accusés destinés à comparaître devant les tribunaux désignés pour les juger. Cet accord, entériné par la Wehrmacht, officialise l'envoi par la Gestapo de plusieurs petits convois de prisonniers NN à Hinzert, à partir du 29 mai 1942. 
Le camp d'Hinzert
« De mai 1942 à septembre 1943, 1446 hommes NN sont recensés comme déportés depuis Paris au camp spécial de Hinzert. Situé à une centaine de kilomètres de Cologne, ce camp fut désigné comme lieu de regroupement des NN ». Amenés par petits transports de 50 à 60 personnes, en moyenne, les détenus restent quatre à cinq mois au camp avant d’être transférés vers des prisons de détention préventive comme Wittlich ou Diez-sur-Lahn, en attendant le jugement (3) ».  Au début de novembre 1943, le camp de Natzweiler, en assure la relève. Mais en raison de bombardements sur Cologne, trois convois de Français NN y avaient déjà été acheminés, en juillet 1943. Dès leur arrivée au camp, les prisonniers NN sont distingués des autres prisonniers ; les lettres NN, aux couleurs vives, rouge ou jaune selon les catégories, sont peintes sur leurs vêtements, les exposant particulièrement aux sévices des gardiens SS ou des kapos, des prisonniers de droit commun désignés comme surveillants des déportés. C’est ce que le docteur André Ragot, survivant du camp de Natzweiler-Struthof, appelle "la première déchéance".
Puis par un accord, passé le 16 octobre 1942, entre le Ministère de la Justice, la police et les représentants de l'OKW, la Gestapo reçoit le droit de récupérer une partie des inculpés, à la sortie de la procédure : il s'agissait des accusés dont le procès s'est terminé par un non-lieu, un acquittement ou qui sont arrivés au terme d'une courte peine de privation de liberté. Dans chacun de ces cas, ils devaient être remis à la police afin qu'elle les interne dans un camp de concentration, jusqu'à la fin de la guerre. Cet accord était "justifié" par l'obligation de maintenir le secret sur le sort de ces prisonniers, comme le prévoyait le décret NN.

La Gestapo envoie directement des déportés NN dans les camps de concentration

La Gestapo franchit un nouveau pas en envoyant directement dans les camps de concentration du Reich, une partie des prisonniers que la Wehrmacht aurait dû juger en dehors du décret NN
Ce détournement est annoncé dans une circulaire du RSHA datée du 4 août 1942, et qui parvient dans les camps à la fin août 1942. Elle est signée par Hoffmann (RSHA-IV), et est accompagnée d'une lettre datée du 18 août 1942, du général Major-SS Glück, chef de l’Inspection des KL (camps de concentration). Dans cette circulaire, le RSHA exprime clairement l'utilisation que la Gestapo entend faire du décret :
« Par décret (Erlass) du Chef de l'OKW du 12 décembre 1941 sur la poursuite d'actes commis contre le Reich ou la puissance occupante, il a été disposé, en vertu d'une ordonnance du Führer que des personnes qui, dans les territoires occupés, commettent des actes contre le Reich ou la puissance occupante doivent être transférées dans le Reich aux fins de dissuasion. Elles seront traduites devant un Tribunal Spécial. Dans le cas où cela ne serait pas possible pour des raisons quelconques, ces personnes seront dirigées sur les camps de concentration, après décision de détention de protection (Schutzhaftverfugung). En général, la détention de protection est maintenue jusqu'à la fin de la guerre. C'est le but de ce décret de laisser les parents, amis et connaissances dans l'incertitude sur le sort des détenus (..). C'est pourquoi ceux-ci n'auront pas le droit d'écrire eux-mêmes, ni de recevoir des lettres et des colis, ou des visites. De même, aucun renseignement concernant ces détenus ne pourra être donné à des services extérieurs. En cas de décès, il n'y aura pas lieu de prévenir la famille. (...) Ces dispositions sont applicables à tous les détenus pour qui l'Office central de Sécurité du Reich a indiqué, dans les dossiers de « détention de sécurité », (...) qu'ils tombent sous le coup du Décret NN (...) ».
Comme l'indique la formule "dans le cas où cela ne serait pas possible" - qui permet toutes les dérives - la Gestapo se réserve clairement la possibilité de faire disparaître toute procédure de justice dans l'application du décret. C'est ce qu'elle ne manque pas de faire. Car tout en soumettant aux tribunaux allemands chargés de la procédure NN un nombre relativement important des résistants arrêtés, la Gestapo commence à envoyer une partie des prisonniers de la Werhmacht destinés à être jugés, directement en camps de concentration. C'est pourquoi apparaissent dans les KL, des détenus NN, arrêtés par la Wehrmacht ou pour le compte de celle-ci, mais dont les dossiers n'ont jamais été remis aux tribunaux d'exception qui auraient dû les juger. Les premiers convois français de NN "nouvelle manière" pourraient bien être ceux de mars 1943 qui emmènent, vers Mauthausen, des résistants NN retenus jusque-là, à Romainville, comme otages (Sühnepersonnen).
Ces déportés NN sont à distinguer des personnes qui ont été arrêtées en masse dans les pays occupés de l'Europe de l'Ouest à l'initiative de la Gestapo et qui affluent directement dans les camps à partir de 1943. 
Ils se différencient par l'ordre qui se trouve à l'origine de leur incarcération, qui se référant au décret « Nacht und Nebel », spécifie que les déportés NN doivent être maintenus totalement isolés du monde extérieur. 
Les NN au Struthof. dessin de H. Gayot déporté NN 11784
Il est certain que le critère du secret n'apparaît pas, à première vue, comme propre aux détenus NN : la plupart des familles de déportés ont ignoré le lieu de détention de leur proche parent. Toutefois, une circulaire datant de juin 1943 a permis, aux déportés des pays occupés d'Europe du Nord et de l'Ouest, de correspondre avec leur famille dans les camps où elle fut appliquée. Cette circulaire stipulait que les détenus NN en étaient exclus.

L'OKW découvre le détournement de prisonniers NN au profit des camps de concentration (KL)

Il semble que l'OKW soit restée dans l'ignorance du détournement de prisonniers NN de la Wehrmacht hors de la procédure , jusqu'à ce qu'elle le découvre, incidemment, en mai 1943. Cette révélation se produit à la conférence du 20 mai 1943, destinée à des juges militaires, devant lesquels un membre du RSHA traite de questions de police. Dans le cadre de son cours, ce dernier indique que « le décret "Nacht und Nebel" signifie, en pratique, le renoncement à la matière pénale, dans l'intérêt d'une lutte efficace contre les actes délictueux dirigés contre le Reich ». D'où la surprise de l'un des participants, qui se fait confirmer ce qu'il a cru entendre, et le communique dans les jours qui suivent à Lehmann, chef des services juridiques de l'OKW, et au ministère de la Justice. L'OKW marque alors son étonnement et lance une enquête auprès des juges militaires des territoires occupés.
Elle apprend notamment que les juges militaires des Pays-Bas ne présentent, devant le Conseil de guerre, que les "meneurs", qui sont généralement condamnés à mort, et confie les simples « partisans » à la Gestapo qui les envoie directement en camp de concentration. Au service juridique de l'OKW, on s'interroge sur la position à adopter et sur les mesures à prendre. Huelle propose le 13 juin 1943, d'accepter la situation existante « pour autant que des garanties sérieuses soient données concernant le traitement que subiront les personnes déportées dans le camp de concentration ». Il faut savoir que la procédure "Nacht und Nebel" était très lente et qu'un retard important s'acculait pour la voie judiciaire. Alors même que les SS réclamaient une main d'oeuvre concentrationnaire de plus en plus nombreuse.
Pendant ce temps, le RSHA intervient auprès de la SS qui dirige les KL. Le 7 juin 1943, Liebehenschel, chef du département politique de l'Inspection des camps de concentration, transmet à leurs commandants une note secrète se référant à une directive du 31 mai 1943 du RSHA. Celle-ci établit une distinction à faire désormais entre deux catégories de détenus NN : Les NN "ancienne manière", envoyés en Allemagne sur décision militaire et les NN "nouvelle manière", directement placés en KL sur intervention de la SIPO ou du SD. Cette distinction reste purement théorique puisque les détenus NN sont soumis au même régime du secret absolu, quelle que soit leur catégorie d'origine. En outre, les commandants des KL, dans lesquels sont internés des prisonniers NN, reçoivent l'ordre d'enquêter immédiatement sur « l'origine raciale » de ces détenus et de transférer ceux de "race germanique" (Volkdeutsch) à Natzweiler. Ceux-ci y seront tenus séparés des autres prisonniers. Les détenus NN de « race non-germanique » devront rester dans leur camp d'internement jusqu'à ce qu'une décision de transfert venant du RSHA intervienne à leur sujet.
Est-ce le signe d'un redressement et d'une régularisation de la situation, opérés à la demande de l'OKW ? C'est possible, car Keitel ne semble pas disposé à modifier les modalités prévues par le décret, comme l'indique une note datée du 7 octobre 1943. Pour ce qui est des Pays-Bas - comme le révèlent les documents publiés par Karol Jonca - il apparaît que les cours martiales allemandes se sont efforcées de soustraire leurs inculpés à la déportation en Allemagne et ont même cherché à faire juger les résistants qui devaient y être transférés, par des tribunaux civils, siégeant aux Pays-bas.
Le 30 juillet 1944, pour des raisons militaires, le Ministère de la Justice annonce l'abrogation de la procédure "Nacht und Nebel" au profit de la procédure "Terreur et sabotage". En septembre, il ordonne aux procureurs généraux la remise à la police des détenus NN se trouvant dans les établissements dépendant du Ministère de la Justice, qu'ils aient été jugés ou non. Les détenus devaient alors être placés dans les divers camps de concentration du Reich.
On voit donc que l'histoire du décret «Nacht und Nebel» s'insère dans celle de la concurrence entre la Gestapo et la Wehrmacht pour le contrôle de la politique de répression de la Résistance dans les pays occupés d'Europe de l’Ouest et du Nord. Le détournement des déportés NN vers les camps de concentration correspond à la victoire de la conception policière et terroriste développée par la Gestapo.
On peut, à ce propos, se demander s'il est juste de parler d'un détournement du décret « Nacht und Nebel » par la Gestapo. N'y a-t-il pas eu plutôt un simple retour aux sources ? C'est à dire aux vues initiales de Hitler dont la SS se voulait, en toute occasion, l'exécuteur fidèle ? Car Hitler, dès l'origine, avait clairement exprimé son intention de recourir, soit à la peine de mort, soit au système concentrationnaire pour venir à bout de la Résistance en l'Europe de l'Ouest. Le premier « détournement » a donc bien été celui que les services juridiques de l'armée ont opéré, en introduisant dans le décret une procédure judiciaire. Mais le compromis fragile que la Wehrmacht avait obtenu au moment de la publication du décret, a été rapidement balayé par le renversement du rapport des forces qui s'opère dans les premiers mois de l'année 1942, au profit de la Gestapo, de la SS et du système concentrationnaire.
C'est donc, tout autant à cause de l'histoire mouvementée de ce décret, que de la complexité des mesures qu'il prévoyait que l'historien se trouve confronté à une telle diversité de déportés NN.

Les différentes catégories de déportés NN

Pour s'en tenir au seul cas français, on peut repérer cinq sortes de prisonniers NN se regroupant en deux grandes catégories :
Dans une première catégorie se trouvent les prisonniers NN "ancienne manière", selon l'expression de Liebehenschel, ou « NN-Wehrmacht » qui relevaient régulièrement de la procédure du décret «Nacht und Nebel», et dont les dossiers ont été régulièrement transmis à la justice allemande par la Gestapo. C’est-à-dire :
- les condamnés à mort en France par des tribunaux militaires allemands et incarcérés dans une prison du Reich, en attente de leur exécution ;
- les condamnés à mort en France par des tribunaux militaires allemands dont l'exécution avait été différée et transformée en travaux forcés dans un KL ;
- les prévenus, placés en camps de concentration en attente de leur jugement (à Hinzert puis à Natzweiler, pour les Français dépendants du Commandement militaire en France).
- les inculpés qui, après leur jugement en Allemagne par le Tribunal Spécial, (de Cologne puis de Breslau) avaient été placés en camp de concentration à la suite d'un non-lieu, d'un acquittement ou parce qu'ils avaient fini de purger leur peine.
- puis à partir de septembre 1944, des prisonniers NN, venant des prisons du Reich et placés en KL après l'abrogation de la procédure « Nacht und Nebel ».

L'autre grande catégorie des prisonniers NN, les prisonniers  « nouvelle manière » ou « NN-Gestapo » groupe les résistants - ou les suspects d'actes de résistance - , classés dans la catégorie des NN qui, au lieu de suivre la procédure prévue par le décret « Nacht und Nebel », ont été directement placés par la Gestapo dans les camps de concentration.
Mais pour tous ces déportés, l'Office central de Sécurité du Reich avait indiqué, dans leurs dossiers de « détention de sécurité », (...) qu'ils tombaient sous le coup du Décret NN ).

Le cas des « 45000 »

Si on considère à présent le cas des « 45000 », on constate qu’ils n’appartenaient à aucune de ces catégories. Pour être des déportés NN, il aurait fallu qu'ils aient été arrêtés en France sur ordre des services allemands pour des actes qu'ils avaient personnellement commis "contre le Reich ou la puissance occupante", puis qu'ils soient classés comme NN avant d'être déportés. Cette mention aurait dû figurer sur leur dossier de sécurité. 
Or la majorité des "45 000" ont été arrêtés pour activité communiste par la police de Vichy puis inscrits sur des listes d'otages par les services du Commandant militaire en France à partir de septembre 1941.Comme on l'a vu plus haut, les "45000" ont été déportés dans un convoi en représailles des attentats commis par des résistants communistes contre la Wehrmacht  en tant qu'otages « judéo-bolcheviks », en application d’un ordre de Hitler daté du 7 avril 1942 et édicté dans le cadre de la "politique des otages". Par cet ordre, le Führer exigeait, qu’en représailles des attentats commis par des résistants communistes, 20 otages soient fusillés et 500 communistes et juifs soient déportés dans un camp de concentration. On peut ajouter que la présence dans ce convoi de prisonniers de droit commun et de nombreux communistes arrêtés par Vichy avant la promulgation du décret NN en décembre 1941 interdit l'hypothèse d'un convoi entier constitué de prisonniers NN.
En conclusion, le code NN n’a été appliqué à Auschwitz aux « 45 000 » que pour signifier à l’administration du camp que leur sort et leur destination devaient demeurer absolument secrets. Secret qui est levé le 4 juillet 1943 quand les "45 000" ont eu le droit d'écrire à leur famille comme les autres détenus politiques d'Europe occidentale du camp.

Claudine Cardon-Hamet
  • Note 1 : Déposition de Kazimierz Smolen le 10 décembre 1946 à Cracovie : pièce jointe au dossier du procès de Rudolf Höss devant le Tribunal Suprême de Pologne (dossier du procès, tome 7, feuillets 216-222). Photocopie transmise par les Archives du Musée d'Auschwitz. Kazimierz Smolen résistant polonais né en 1920, diplômé en droit de l’Université catholique de Lublin, est arrêté en juin 1941. D’abord détenu en cellule, il est transféré au camp de Birkenau. Les SS ayant appris qu’il savait taper à la machine, il est affecté aux services administratifs du camp, jusqu’à son évacuation sur Mauthausen. Secrétaire et vice-président du comité international d’Auschwitz, il témoigne au procès de Nuremberg. Co-fondateur du Musée d’Auschwitz en juillet 1947, il en sera le directeur de 1955 à 1990. Il habita la ville d’Auschwitz jusqu’à son décès, à 91 ans, le jour du 67ème anniversaire de la libération du camp.
  • Note 2 : (1908-2003), Prêtre du diocèse d'Orléans, l'abbé Joseph de La Martinière, entré en Résistance, a été arrêté et déporté au camp d'Hinzert en juillet 1942 sous la procédure "Nuit et brouillard". Il a rédigé plusieurs ouvrages sur ce thème.
  • Note 3 : Ce texte a été lu et corrigé par Joseph de la Martinière et complété après la lecture du procès Oberg-Knochen.
  • Note 4 : Les départs NN de France, Livre-Mémorial des déportés de France par mesure de répression…, Fondation pour la mémoire de la Déportation, éditions Tirésias.
Pour trouver d'avantage d’éléments sur cette procédure judiciaire "Nuit et brouillard" et ses conséquences, se reporter aux ouvrages suivants :
  • Jonca K. et Konieczny A., Nuit et Brouillard, NN, l’opération terroriste nazie 1941-1944, Draguignan, 1981.
  • La Martinière Joseph de, La procédure Nuit et Brouillard, nomenclature des déportés NN. Matériaux pour l’histoire des prisons et des camp, des tribunaux.1981.
  • La Martinière Joseph de, Le décret et la procédure Nacht und NebeI, FNDIRP 1989.
  • La Martinière Joseph de, Nuit et Brouillard à Hinzert, Université François Rabelais, Tours, 1984.
  • La Martinière Joseph de, Mon témoignage de déporté NN, 5 volumes (Gien, Orléans, Fresnes-Hinzert-Wittlich-La Silésie-Dachau, 1Le retour), Edité à compte d’auteur, 1992.
  • Thomas Fontaine, Déporter : Politiques de déportation et répression en France occupée. 1940-1944. Thèse de Doctorat. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01325232/document

Hommage à André Montagne


André Montagne avait souhaité que je sois celle qui « parle de lui » lors de ses obsèques. On lira ci-dessous cet hommage prononcé le 17 mai 2017 au cimetière du Père Lachaise en présence de son épouse Pauline.
Ont ensuite tour à tour pris la parole avec émotion : Serge Frydman, co-créateur du « Comité Pour la Mémoire d’Auschwitz » (CPMA),  Yves Jégouzo président de l’Association « Mémoire vive des convois des 45.000 et 31.000 d'Auschwitz-Birkenau» et Raphaël Esrail, président de l’« Union des déportés d’Auschwitz » (UDA).
Parmi l’assistance : son camarade de déportation Fernand Devaux, âgé de 95 ans, désormais le seul survivant du convoi du 6 juillet 1942, Yvette et Claudine Ducastel (veuve et fille de Lucien Ducastel), des enfants et petits enfants de « 45.000 » et de « 31.000 », la fille adoptive d’André, Claude Spaperi, la famille de Pauline Montagne.

Claudine Cardon-Hamet

André Montagne, s'est éteint dans son sommeil au matin du vendredi 12 mai 2017. Il était dans sa quatre-vingt-quatorzième année. Lorsqu'il apprit, en 2010, qu'il était atteint de la redoutable maladie d'Alzheimer, il a regardé la mort en face - comme il avait dû et su le faire, à 19 ans en raison de sa déportation à Auschwitz,  le 6 juillet 1942 -. Dès ce moment, André a minutieusement organisé sa disparition. Il a transmis ses archives. Et s'est tourné vers moi pour que je sois « celle qui parlerait de lui » au moment de cet ultime adieu. 
André n'aimait pas se raconter, ni se mettre en scène au point qu'il acceptait rarement de témoigner en public sur sa déportation – lui qui a consacré tant de temps et tant d’énergie pour faire connaître l'histoire de son convoi et pour qu’hommage soit rendu à ses camarades de souffrance.
J’ai rencontré André Montagne pour la première fois, en juin 1986 lorsqu’il est venu me solliciter pour mener à leur terme les recherches sur l’histoire de son convoi, commencées en 1970 par Roger Arnould, ancien déporté de Buchenwald et documentaliste à la FNDIRP. Tirant partie des premières découvertes de Roger Arnould, André avait rédigé un long et remarquable article sur cette déportation singulière et largement ignorée.  Le quotidien « Le Monde » publia cet article le 20 juin 1975. Quand les forces de Roger Arnould diminuèrent, André dût se résoudre, avec l’aide de Marie-Elisa Cohen, déportée à Auschwitz le 24 janvier 1943 au titre de la Résistance, à se mettre en quête d’un historien - ou d’une historienne - capable de faire aboutir le projet initial de Roger d’Arnould : écrire un livre de niveau  universitaire sur le convoi des « 45 000 », ainsi nommés en raison de la série de leur immatriculation à Auschwitz.
On ne peut parler d’André sans donner une large part à l’évocation de sa déportation. Dès notre première rencontre, il m’avait dit une chose surprenante. « Ma déportation à Auschwitz a été une véritable chance pour moi ». C’est en apprenant à le connaître pendant les longs moments où il m’a accompagnée dans les centres d’archives, et en reconstituant le parcours de sa vie pour écrire sa biographie, que j’ai compris qu’il ne s’agissait nullement d’une boutade.
Je ne donnerai que quelques éléments de son parcours car sa biographie est accessible sur plusieurs sites Internet : celui de l’association « Mémoire Vive des convois des « 45 000 » et des « 31 000 » d’Auschwitz-Bikenau », sur celui du « Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah-Amicale d’Auschwitz » et bien entendu sur le blog que j’ai créé avec Pierre Cardon, mon mari, sous le titre « Déportés Politiques à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 ».
André était issu d’une famille ouvrière de Caen. 
Il avait été fortement marqué par la personnalité de son père, qui travaillait à la Société métallurgique de Normandie, (la SMN) à Mondeville. Parfois, il l’accompagnait dans les réunions de la section syndicale CGT dont son père était trésorier. Il y côtoyait des militants de valeur, attachés à la dignité et à la défense des droits des ouvriers, à l’esprit de solidarité et au rêve d’une société plus juste et plus humaine.
En 1939, à l’issue de ses études secondaires, André avait travaillé d’abord comme postier-auxiliaire, à Caen-gare jusqu’au 10 juillet 1940, puis comme électricien avec son père, qui, en raison de son licenciement de la SMN pour fait de grève, le 30 novembre 1938, était devenu un électricien indépendant. 
Membre des Jeunesses communistes, André avait continué d’y militer clandestinement après l’interdiction des organisations communistes le 26 septembre 1939.
C’est à ce titre qu’il est arrêté le 28 janvier 1941, par la police française. Inculpé, avec 7 de ses camarades, pour «reconstitution de ligue dissoute, propagation des mots d’ordre de la IIIe Internationale, détention de tracts et collage de papillons», il est condamné à 8 mois de prison puis libéré le 31 juillet 1941. Connu désormais par la police française comme un « communiste actif depuis l’Armistice », il entre dans les critères de l’occupant pour la désignation des otages destinés à être fusillés ou déportés, en représailles des attentats et des sabotages organisés par de petits groupes de résistants communistes à partir de l’été 1941. Les 16 et 30 avril 1942, le train de permissionnaires allemands de la ligne Maastricht - Cherbourg déraille. Le bilan total est lourd parmi les soldats allemands : 38 morts et 41 blessés. Hitler ordonne l’exécution massive d’otages et la déportation de 1000 communistes. Des dizaines d’arrestations de communistes et de Juifs ont lieu dans le département du Calvados au cours des premiers jours de mai. Des otages sont fusillés.
80 autres otages (communistes, Juifs, opposants au nazisme) doivent à leur tour être exécutés. André Montagne fait partie de ceux-là. Mais peu de temps avant leur départ pour le camp de Compiègne le 5 mai, un officier allemand leur apprend qu’ils ne seront pas fusillés, mais déportés. 
André quitte le camp puis la gare de Compiègne, le 6 juillet 1942, dans un convoi qui rassemble 1175 hommes - dont un millier de communistes et une cinquantaine de Juifs - au nom de la lutte contre le « Judéo-bolchevisme » jugé responsable au yeux de Hitler des attentats et de des sabotages. 
Avec les exécutions massives d’otages qui se poursuivront, ce convoi fait partie du dispositif de représailles contre les débuts de la lutte armée communiste.
Le train arrive à Auschwitz, le 8 juillet 1942. 
Il est impossible ici d’évoquer les deux années de détention d’André Montagne au camp principal d’Auschwitz, son évacuation et sa libération par l’armée américaine le 5 mai 1945. Mais on peut compléter les biographies que j’ai citées par la lecture de l’un de mes deux livres : « Mille otages pour Auschwitz » et « Triangles rouges à Auschwitz » pour comprendre ce qu’il a enduré. Rapatrié par l’armée française, André est conduit à l’hôtel Lutétia le 25 mai 1945. Il a alors 22 ans et demi. Il faisait partie des 119 rescapés du convoi sur les 1170 qui entrèrent dans le camp d’Auschwitz le 8 juillet 1942. 
Aujourd’hui il n’en demeure plus qu’un seul, Fernand Devaux, présent à cette cérémonie.
De sa détention à Auschwitz, je ne retiendrai que quelques moments forts qui permettent de comprendre quel fut le comportement d’André Montagne dans ce camp destiné à déshumaniser et à détruire. J’ai souvent interrogé André sur les raisons de sa survie. 
Ses réponses ont été multiples. Il m’a dit : la chance, le hasard. Il m’a dit qu’au moment de l'interrogatoire d'identité, à Birkenau, il s’était déclaré électricien car il avait acquis auprès de son père, des notions suffisantes pour réussir le test de validité (une épissure) qu’on lui fit subir. Ce qui lui valut d’entrer dans un Kommando du camp principal au lieu d’être affecté au camp secondaire de Birkenau au régime encore plus meurtrier. Il m’a dit aussi qu’à son âge, il pensait qu’il ne pourrait pas mourir. Qu’à 20 ans, on se croit immortel.
Il avait cette envie de vivre qui favorise l’initiative et décuple les forces.
Il m’a aussi beaucoup parlé de solidarité. Une solidarité quasiment impossible à concevoir et à organiser à Auschwitz, en particulier en 1942. Mais il m’a dit qu’il avait été en contact, dès octobre 1942, avec des membres du Comité international, un réseau de solidarité et de résistance, récemment créé par quelques détenus communistes autrichiens et allemands des Sudètes, autour d’Hermann Langbein, Ernst Burger…. Ces hommes très aguerris dont, certains avaient fait la guerre d’Espagne dans les Brigades internationales et avaient internés à Dachau, voulaient sauver le maximum de vies possibles en organisant la solidarité entre détenus sur la base de leur nationalité. Ils devaient donc s’assurer du concours d’hommes courageux et loyaux, susceptibles de porter secours à leurs camarades. 
Grâce à son ami Robert Lambotte, André avait reçu des rations supplémentaires de nourriture volée aux SS pour qu’avant tout, il reprenne quelques forces. Ce qui ne l’a pas empêché de tomber malade à plusieurs reprises : d’une double-pneumonie, du typhus …, Mais il avait été chaque fois sauvé au « Revier », l’infirmerie,  par un des dirigeants du «Comité international» grâce à des médicaments volés à l’infirmerie SS. De plus, André était caché avec quelques autres détenus dans la cave du bâtiment, qui servait de morgue, pour échapper au « verdict » des médecins SS qui venaient dans les Blocks d’infirmerie, pour y « sélectionner » les détenus les plus faibles pour les destiner aux chambres à gaz.
Une fois rétabli, André avait été est convoqué par Hermann Langbein, secrétaire du médecin chef de la garnison SS, et l’un des dirigeants du Comité international. Quelques jours plus tard, il était désigné comme infirmier au Block 20 de l’infirmerie. Entre mars et septembre 1943, André avait pour mission de prendre soin des malades, en particulier de ceux qui comprenaient le français, et de tenter de les soustraire aux «sélections» meurtrières. J’ai eu le privilège d’interroger Hermann Langbein au cours de mes recherches, grâce à André. Je lui ai demandé comment, lui et ses amis résistants, faisaient pour choisir ceux sur lesquels ils pourraient compter. C’était chose risquée car toute trahison les aurait conduits à la mort. Il m’a répondu que c’était une question de flair. 
Que le régime du camp mettait les hommes tellement à nu qu’il était aisé de les juger en regardant comment ils se comportaient avec leurs gardiens et avec les autres détenus.  
D’autres facteurs favorables à la survie pourraient être mentionnés. Il eu notamment la mystérieuse quarantaine des détenus politiques français survivants (environs 140 pour les « 45 000 ») au premier étage du block 11 entre le 14 août et le 12 décembre 1943 qui les isola du régime du camp, des brutalités des SS et du travail harassant. Il y eu aussi le droit d’écrire et de recevoir des colis de nourriture accordé aux détenus politiques d’Europe occidentale et qui fut appliquée à Auschwitz à partir de juillet 1943.
A son retour en Normandie, en 1945, André était très amaigri. Il a eu à cœur de renseigner les familles de ceux qui n’étaient pas rentrés.  Il témoigna de la mort du poète Benjamin Fondane, qu’il avait vu partir pour la chambre à gaz, dans un article paru le 26 avril 1946 dans «Les Lettres Françaises», journal littéraire créé par des résistants en 1942. Dans les années 1950,  André Montagne reçu la carte de «Déporté politique» puis, celle de «Déporté Résistant».
Dans les années d’après-guerre, André vint habiter à Paris où il retrouva Pierre Béteille qu’il avait connu au camp de Compiègne entre mai et juillet 1942. Il en devint  le secrétaire.  Pierre Béteille (financier touche-à-tout, acteur, imprésario d’Orson Welles et de Georges Moustaki, directeur du théâtre Edouard VIl de 1944 à 1951, président du PUC), avait aussi  investi dans l’aménagement de la station de sports d’hiver de Châtel (Val d’Abondance). Cette fonction aux occupations diverses et aux domaines très variés ouvre à André Montagne de nouveaux horizons tant dans le domaine intellectuel que professionnel. Pour parfaire sa formation, il suit des cours du soir. Dans les années 1960, il entre aux éditions Hachette où il a la charge des « Guides bleus » puis  de « Hachette littérature ». 
André et Pauline à Saint Malo en 2006
C’est là qu’il rencontre son grand amour Pauline Allez qu’il épouse. Il termine sa carrière comme contrôleur de gestion.
Pendant sa retraite, André Montagne mutiplie ses activités au service de la Mémoire de la déportation à Auschwitz et de l’histoire de son convoi. Il fait partie des quatre "45.000" qui créent au cours des années 1970, un petit comité chargé de maintenir la liaison entre les rescapés et les familles des 45000 disparus, d'organiser des commémorations et des visites des camps d'Auschwitz et de Birkenau. Ses compagnons étaient Fernand Devaux, Lucien Ducastel et Roger Abada, remplacé après sa mort par  Georges Dudal. 
Cette organisation fut à l'origine de la création de la très active association « Mémoire Vive des convois des 45000 et des 31000 d'Auschwitz-Birkenau» en 1996.  
Il est, avec David Badache (déporté dans le même convoi que lui comme otage Juif), à l‘initiative de l’installation à Caen, en 1982 d’une plaque rendant hommage aux otages caennais et calvadosiens arrêtés en mai 1942 avant leur transfert à Compiègne. 
André Montagne fut Secrétaire général-adjoint de l’Amicale d’Auschwitz durant les années 80. Et également vice-président du Comité International d’Auschwitz entre 1984 et 1993. 
Le 7 janvier 2004, il est décoré chevalier de la Légion d’honneur par Gisèle Guillemot, caennaise déportée-résistante.
André Montagne n’est plus. 
Il était quelqu’un de bien. Sa grande modestie cachait un homme d’une grande valeur humaine, faite de courage et de loyauté, d’intérêt et de gentillesse pour les autres, alliée à une vive intelligence et une vaste culture. Durant les longues et douloureuses années qui me furent nécessaires pour écrire l’histoire du convoi des « 45 000 », Il m'a apporté une aide sans limite et une confiance sans failles. Il était devenu un ami très proche, presque un frère malgré notre différence de génération.

André Montagne est de ceux que l’on ne peut oublier.